Falmarès, ancien de la fondation
Témoignages
19 décembre 2023

Falmarès, jeune auteur en exil : « Chaque instant de notre vie est un poème »

PORTRAIT. Né à Conakry, en Guinée, Falmarès arrive en France à 15 ans, après une traversée périlleuse de la Méditerranée. Dans un camp de réfugiés italien, il découvre l'écriture, inspiré par son exil, avant d'être accueilli par Apprentis d’Auteuil. Il vient d'être publié chez Flammarion. Par Agnès Perrot. 

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Né à Conakry, en Guinée, en 2001, Falmarès, 22 ans, jeune auteur, a traversé la Méditerranée au péril de sa vie. Il vient de publier un recueil de poèmes aux éditions Flammarion.

« Je m’appelle Falmarès, un surnom donné par un ami quand j’étais petit. J’ai 22 ans aujourd’hui. J'ai commencé à jeter des mots sur un cahier en arrivant dans un camp de réfugiés du nord de l'Italie, après avoir traversé la Méditerranée au péril de ma vie. Je n’avais jamais écrit auparavant. » D’emblée, le ton est donné.

Citoyen du monde

Démarré autour d’une signature de livre, son cinquième déjà, le partage se poursuit au téléphone. Ce matin-là, la voix est posée, grave par instants, toujours imagée. Non content d’écrire, Falmarès sait aussi se dire. 


D’une maturité étonnante, il se définit comme « citoyen du monde, enfant de tous les pays ». « Je suis poète, exilé, réfugié, tout cela à la fois. Quels que soient nos parcours, nous nous ressemblons plus que nous le pensons », poursuit-il, en évoquant la Bretagne, terre qui l’accueille depuis son arrivée en France, si semblable à celle de son enfance.

« La pluie bretonne me ramène à la sous-préfecture de Koba, sur la côte atlantique guinéenne, à deux heures de Conakry, avec sa saison des pluies, ses rizières et ses marais salants. 

Jeune enfant, j’y ai passé tous mes étés à aider ma grand-mère à la pêche et aux travaux des champs, avant d’y vivre toute l’année, à partir de l'âge de 9 ans, après la séparation de mes parents. Mon aïeule nous a recueillis, moi l'aîné de ma fratrie, mon frère, ma sœur et notre maman, qui travaillait encore à Conakry en semaine. »

Une enfance bouleversée

Sa mère tant aimée, son rempart, son bouclier! Elle disparaît fin 2015, tombée malade soudainement. Falmarès a 14 ans. Ses parents, après leur rupture, commencent seulement à se reparler.

« Fille unique, ma mère était une femme de caractère. Obligée de se battre après le décès de son père et le départ du nôtre (abandon du domicile), elle était d'une grande exigence avec nous, contrairement à notre papa, plus doux », raconte encore le poète. 

Odyssée tragique

Sa perte précipite le départ. « Après sa disparition, des problèmes de famille insolubles se sont déclarés, explique-t-il sobrement, notamment avec ma belle-mère. J’ai décidé de partir un matin de 2016, avec dans un sac deux ou trois vêtements et quelques économies. C’était mon destin. »

Falmarès raconte par bribes, la voix parfois suspendue. Une odyssée d’un an entre Conakry et Nantes. Elle commence par l’épreuve du désert, entre Gao, au nord du Mali, plaque tournante des candidats à l’Europe, et Alger.

Côtoyer l'impensable

À la merci de ses passeurs, l’adolescent est jeté avec d’autres dans un camion-benne bringuebalant, dans les secousses du désert et des conditions inhumaines : chaleur brûlante le jour, froid glacial la nuit, manque d’eau et de nourriture, pannes mécaniques fréquentes, etc. Il croit ses dernières heures venues, mais finit par aboutir, à bout de souffle, dans la capitale algérienne, après une étape à Tamanrasset.

C’est l’hiver et la brûlure du désert a fait place à celle de la neige. Errant dans les rues, transi de froid, Falmarès est remarqué le soir même par un chef de chantier. L’homme l’invite à monter dans son camion. À la fois méfiant et plein d’espérance, le jeune migrant accepte l’offre. 

Il passera sept mois au service de cet homme généreux comme aide-maçon, en travaillant sur des constructions en hauteur. Un défi incroyable pour le jeune homme qui, enfant, par peur du vide, ne grimpait jamais sur les manguiers dont il convoitait pourtant les fruits sucrés...

Au-delà de la mer

Falmarès raconte encore la maladie, qui l'affaiblit à son arrivée en Libye. Pour le sauver, son patron l'a confié à des inconnus avec lesquels il traverse la frontière. Terrassé par la fièvre, Falmarès vivra trois mois d'enfer dans un camp d'exilés, Sabratha, à 70 kilomètres de Tripoli. Jusqu'à cette nuit terrible où il est appelé par son nom. Son tour est arrivé de traverser la Méditerranée.

Une peur abyssale submerge le jeune homme. « Avec 180 compagnons d’infortune qui, comme moi, ne savaient pas nager, j’ai embarqué sur un zodiac, sans gilet de sauvetage », détaille-t-il. Par chance, son bateau est repéré par un navire italien alors qu’il approche des eaux internationales. 

Deux jours plus tard, Falmarès débarque sain et sauf à Catane, en Sicile. « Tout au long de mon odyssée, ma foi en Dieu m’a aidé, affirme-t-il. Celle que j’ai en l’homme aussi. Dans les moments les plus sombres, il y a toujours des gestes d’amour donnés. Je peux en témoigner. »

Dans les profondeurs de la nuit

S’ensuivent alors l’arrivée improbable à Nantes via un billet de train, cadeau d’une association, puis une première famille d’accueil. Viennent ensuite la prise en charge par Apprentis d’Auteuil dans la région - deux années d’ambiance folle au sein de ce qu’il nomme une « vraie famille » -, le bac, puis l’inscription en BTS logistique.

Et, bien sûr, le travail d'écriture. Aujourd'hui, dans son appartement de la capitale des Pays de la Loire, Falmarès prend sa plume dès que l’inspiration le saisit. Et notamment la nuit. « Son calme m’apaise, sa profondeur. Comme une boîte noire qui m’entoure et me protège. Je ferme les yeux. Le temps s’endort. Cet art m'a sauvé la vie. »

L’écriture, une urgence absolue 

Plus serein désormais, il confie : « La nécessité de coucher des mots s’est vite muée en plaisir. Chaque instant de notre vie est un poème. J’écris pour créer des émotions, célébrer l’amour, les rencontres et les personnes qui me touchent. »

Comme sa mère, sa grand-mère récemment disparue : « Je l’admire énormément et lui dois tant. Très respectée, elle avait un profond sens de l’écoute. » Ou encore son père, avec lequel le dialogue se renoue : « Avec mon frère et ma sœur, nous avons beaucoup souffert de son abandon, mais j’ai grandi. Mon père restera toujours mon père. »

Un jeune auteur en plein essor

Dans son dernier livre, Falmarès retrace son odyssée, son pays, sa famille, ses rêves. « Ce recueil poétique questionne ce que l’on devient quand on a tout perdu, et comment garder vivante la mémoire de sa terre, de ses proches, de sa langue. J’ai voulu trouver la beauté dans ce voyage infernal », explique-t-il.

Une fois les fêtes passées, le jeune homme, récemment diplômé, va se mettre à travailler. Sollicité par de plus en plus de festivals de littérature, il a choisi l'intérim, pour pouvoir continuer à écrire. « Je suis très ému des cadeaux que la vie m'offre, conclut-il humblement. Et de ce qu’on me renvoie depuis quelques mois. C’est pour moi un honneur et une très grande joie. » 

Portrait d'ouverture : Philippe Besnard

À LIRE :

Les recueils de Falmarès, une histoire de rencontres

  • Arrivé à Nantes en 2017, le jeune auteur hante très vite la médiathèque. Et ses ateliers d’écriture. Son parcours d’auteur s’accélère grâce à des rencontres. D’abord celle du poète Michel L’Hostis et de sa compagne, avec leur revue « Le Pot à mots ».
  • En 2018, Falmarès est approché lors de la fête de la musique par Joëlle et Armal Mandart, des éditions Les Mandarines, qui le publient pour la première fois. Deux autres recueils suivent chez le même éditeur.
  • Il  croise alors le chemin de Joseph Ponthus. Un homme de lettres de la région, un temps éducateur en banlieue, rendu célèbre pour « À la ligne, Feuillets d'usine », un hommage poétique bouleversant sur la condition ouvrière. Les deux hommes se lient rapidement d'amitié.
  • Grâce aux liens tissés, Falmarès est sélectionné comme membre du jury et auteur-invité du festival Étonnants voyageurs en 2021. Il rencontre alors les éditions Flammarion, qui décident de le publier. Le début d’une autre histoire…