Les jeunes Français lisent-ils vraiment moins ?
Si les jeunes Français consacrent moins de temps aux livres, leur rapport à la lecture évolue et les pratiques se diversifient. La lecture en ligne s’est imposée sous différentes formes, de même que des genres littéraires encore inconnus il y a une dizaine d’années. Une mutation qui invite à changer de regard sur ce que lisent les adolescents d'aujourd’hui. Par Félix LAVAUX.
Quelle relation les jeunes Français entretiennent-ils avec la lecture ? Tous les deux ans, le Centre national du livre (CNL) sonde les 7-19 ans sur le sujet. « Notre étude fait ressortir une diminution préoccupante du temps de lecture parmi des catégories habituellement les plus lectrices que sont les 7-12 ans, les filles et les jeunes issus des catégories socioprofessionnelles favorisées », souligne Régine Hatchondo, présidente du CNL.
3 heures par jour sur les écrans
Si l’édition 2026 montre un nombre de jeunes lecteurs globalement stable (84 % lisent pour l’école, les études ou le travail ; 81 % pour leurs loisirs), d’autres données sont plus inquiétantes : le temps de lecture pour les loisirs décroît avec l’âge, notamment chez les garçons, et un tiers des 16-19 ans ne lit pas du tout. Enfin, les jeunes passent dix fois plus de temps sur leurs écrans (3 h 01 par jour) qu’à lire des livres (18 minutes).
Un constat à nuancer, tant la baisse de la lecture de livres s’inscrit dans une évolution plus large des pratiques culturelles. « Ces résultats ne me surprennent pas vraiment », tempère Anne Cordier, spécialiste des pratiques informationnelles des jeunes. Cette tendance est documentée depuis les années 70 par le ministère de la Culture et concerne l’ensemble de la population française, adultes compris. « Il faut aussi préciser ce que l’on entend par “lire moins” : on lit moins de livres, ce qui n’est pas exactement la même chose que lire moins tout court. »
Des pratiques de lecture qui évoluent
Si le livre papier occupe une place moins centrale, les supports ont beaucoup évolué. « L’enquête du CNL se concentre surtout sur le livre, souligne Agathe Franck, responsable de l’Observatoire de l’association Lecture Jeunesse. Or une partie du temps passé sur écran peut aussi correspondre à des pratiques de lecture, que ce soit pour lire des Webtoons (ndlr : des bandes dessinées numériques conçues pour être lues sur smartphone), des fictions amateures en ligne, ou encore pour consulter des Wattpad (ndlr : des plateformes où des auteurs amateurs publient leurs textes en ligne). Ces formes de lecture sont encore mal connues des adultes. »
Les réseaux sociaux peuvent aussi jouer un rôle positif. Des jeunes y parlent de leurs lectures et échangent des recommandations, notamment via BookTok ou Bookstagram. « Ce sont des espaces très importants pour les jeunes », ajoute Agathe Franck, rappelant que ceux qui lisent pour le plaisir peuvent aussi passer beaucoup de temps sur les écrans, les deux activités n'étant pas antinomiques.
Faut-il opposer lecture et écrans ?
« Pas de manière simpliste, prévient Sylvie Octobre, sociologue (cf. entretien ci-dessous). La baisse de la lecture de livres a commencé avant les smartphones et les réseaux sociaux. Elle s’explique aussi par des transformations sociales plus profondes liées à la valorisation de la rapidité, de la pluriactivité, de l’efficacité immédiate. » Des valeurs en contradiction avec le temps long et la concentration que suppose la lecture. « Si l’on parle de la lecture au sens traditionnel — le livre, et plus particulièrement le roman de fiction — oui, cette pratique diminue, poursuit la spécialiste. Mais cela ne signifie pas que les jeunes ne lisent plus », faisant elle aussi le constat de la mutation des usages.
Changer de regard sur les pratiques
Si de nouveaux supports de lecture sont récemment apparus, il en est de même de genres littéraires encore inconnus il y a une dizaine d’années, comme la romance, la romantasy (des écrits mêlant romantisme et fantasy) et la dark romance (romance sombre qui mettent en scène des relations compliquées, voire toxiques). Toujours prisés des jeunes, les mangas, les dystopies ou encore les romans graphiques. Des sous-catégories qui ne sont pas toujours considérés comme de « vrais livres ». « La littérature adolescente est souvent dévalorisée par les adultes, regrette Agathe Franck. Pourtant, ce sont précisément ces lectures qui font lire beaucoup de jeunes. »
Pour redonner le goût de lire, la représentante de l’association Lecture jeunesse invite plutôt à proposer des textes, des formats et des sujets qui touchent les jeunes, en laissant une place à l’échange, à la création et à l’accompagnement par des adultes, « sans juger d’emblée leurs goûts ».
Le point de vue de Sylvie Octobre, sociologue, spécialiste des pratiques culturelles des jeunes au ministère de la Culture
Les jeunes lisent-ils vraiment moins qu’avant ?
Tout dépend de ce que l’on appelle « lire ». Si l’on parle de la lecture au sens traditionnel — le livre, et plus particulièrement le roman de fiction — oui, cette pratique diminue. Mais cela ne signifie pas que les jeunes ne lisent plus. Ils lisent autrement, sur d’autres supports et dans d’autres formats.
De nouveaux genres se développent fortement, comme la dark romance, parfois sous forme de livres très volumineux. La bande dessinée, le manga, les comics ou encore le webtoon occupent aussi une place importante. Le webtoon, par exemple, n’est pas simplement une bande dessinée numérisée : c’est une narration visuelle pensée dès le départ pour être lue en défilant sur écran. Cela change le rapport au texte, à l’image et au rythme de lecture.
Il faut donc redéfinir en permanence ce dont on parle. Si l’on réduit la lecture au roman littéraire classique, la pratique baisse. Mais si l’on considère l’acte de déchiffrer des signes qui font sens, alors nous lisons énormément : des messages, des commentaires, des contenus en ligne, des interfaces numériques… Les jeunes lisent beaucoup, mais pas toujours des textes reconnus comme littéraires.
Les pratiques de lecture se sont-elles diversifiées ?
Oui, et elles se sont même considérablement complexifiées ! La forme romanesque n’est plus l’unique centre de gravité de la lecture. On voit se développer des formes hybrides, entre récit de soi, développement personnel, témoignage, fiction, romance ou coaching. Les livres de développement personnel, par exemple, rencontrent un grand succès. Ils répondent à des questions très contemporaines : comment se construire, s’émanciper, réussir sa vie, trouver sa place.
Il existe aussi une porosité croissante entre lecture et écriture. Des plateformes comme Wattpad permettent à des auteurs amateurs de mettre en ligne leurs textes, de trouver un lectorat, d’interagir avec lui. Certains récits commencent sur ces plateformes avant d’être repérés par le monde de l’édition traditionnelle. On retrouve ici des phénomènes proches de ceux observés dans la musique avec les plateformes d’autoproduction.
Les résultats récents sur la lecture des jeunes doivent-ils nous inquiéter ?
Il faut les lire dans le temps long. Certaines enquêtes récentes montrent une relative stabilité du nombre de lecteurs, mais les tendances de fond sont plus anciennes. Les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français montrent depuis plusieurs décennies une baisse de la part des grands lecteurs et une progression des non-lecteurs. La zone intermédiaire, celle des lecteurs occasionnels, a tendance à se réduire.
La baisse a d’abord été visible chez les garçons, puis les filles ont suivi. L’idée selon laquelle les filles résisteraient naturellement mieux à l’éloignement de la lecture n’est pas un acquis culturel durable. De la même manière, l’élévation du niveau de diplôme de la population ne garantit pas automatiquement une augmentation de la lecture. Les parcours scolaires et les rapports au livre ont eux aussi changé.
Il faut aussi distinguer les chiffres de vente de livres et les pratiques réelles de lecture. Le livre reste un objet très acheté pour les enfants, notamment parce qu’il est beaucoup offert. Mais offrir un livre, ou lire une histoire à un tout-petit, ce n’est pas la même chose que lire soi-même. Le passage à la lecture autonome est une étape différente.
Peut-on opposer aussi fortement lecture et écrans ?
Pas de manière trop simpliste. La baisse de la lecture de livres a commencé avant les smartphones, les tablettes et les réseaux sociaux. Elle s’explique aussi par des transformations sociales plus profondes : la valorisation de la rapidité, de la pluriactivité, de l’efficacité immédiate. Or ces valeurs sont assez contradictoires avec le temps long et la concentration que suppose la lecture.
Cela dit, les écrans ont évidemment un effet, notamment parce qu’ils entrent en concurrence avec le temps de loisirs disponible. Ils sont faciles d’accès, disponibles partout, et ils répondent à un besoin très fort à l’adolescence : être en lien avec les autres. Il n’est donc pas surprenant qu’ils prennent autant de place.
Mais il faut éviter les paniques morales. Tous les usages des écrans ne se valent pas. Tout dépend de ce que les jeunes y font, du contexte, et de la dynamique familiale ou éducative qui les entoure. Un jeune accompagné, avec qui l’on parle de ce qu’il voit et de ce qu’il ressent, n’est pas dans la même situation qu’un jeune laissé seul face aux contenus.
Le problème central n’est pas seulement l’écran en tant qu’objet, mais les modèles de captation de l’attention. Les logiques algorithmiques ont un effet sur nos capacités de concentration. Et cela a nécessairement un impact sur la lecture : lire demande de pouvoir rester attentif plusieurs pages de suite.
Le recul de la lecture concerne-t-il seulement les jeunes ?
Non. C’est un phénomène générationnel qui touche l’ensemble de la société. Les parents d’aujourd’hui lisent eux-mêmes moins que les générations précédentes, ou ont un rapport au livre différent. Ils transmettent donc moins souvent le livre comme objet familier, désirable, quotidien.
Cette transmission familiale est essentielle. Si les enfants rencontrent peu le livre dans leur environnement domestique, ils risquent de le découvrir principalement à travers l’école. Or la lecture scolaire n’est pas toujours la meilleure porte d’entrée vers le plaisir de lire. Pour beaucoup de jeunes, le livre devient rapidement un objet de travail, d’évaluation, d’effort.
Il peut aussi y avoir une confusion entre le livre littéraire et le manuel scolaire, parce que la forme matérielle est proche. Quand un grand texte sert surtout de support à une dictée, à un exercice de grammaire ou à une analyse difficile, il peut être associé à la contrainte plutôt qu’au plaisir.
Comment redonner le goût de lire à des jeunes qui en sont éloignés ?
Il n’existe pas de solution miracle, mais certaines expériences fonctionnent. La lecture à voix haute, par exemple, est très précieuse. Elle permet de retrouver la musique de la langue, le plaisir de l’histoire, l’oralité. Pour des jeunes qui ont des difficultés à déchiffrer, commencer par l’écoute peut être une manière de renouer avec le récit sans les mettre immédiatement en échec.
Les temps collectifs de lecture, comme le « quart d’heure lecture », peuvent aussi produire des effets. Ils ne fonctionnent pas pour tout le monde, mais ils ont un intérêt : ils suspendent collectivement le rythme habituel, la rapidité, les sollicitations permanentes. Si un seul jeune est isolé dans cette pratique, il peut se sentir exclu ; si tout le groupe s’arrête en même temps, l’expérience devient partagée.
Un autre levier important est la prescription entre jeunes. Rien n’est plus communicatif qu’une passion portée par quelqu’un de son âge. Demander à un jeune qui a aimé un livre d’en parler à d’autres peut être très efficace.
Faut-il partir des lectures que les jeunes aiment, même lorsqu’elles semblent peu légitimes ?
Oui. Il est très important de ne pas disqualifier d’emblée les lectures spontanées des jeunes. Un adulte peut considérer qu’un livre n’est pas intéressant ou pas suffisamment légitime, mais ce qui compte d’abord, c’est de comprendre pourquoi il intéresse le jeune. De quoi parle-t-il pour lui ? Qu’est-ce qu’il y trouve ? À partir de là, on peut créer des passerelles. Une romance contemporaine, par exemple, peut ouvrir une discussion sur le désir, l’ennui, les rapports de pouvoir, les relations entre hommes et femmes. Puis on peut montrer que d’autres livres, y compris des classiques, abordent aussi ces questions, mais autrement.
La littérature n’est pas seulement une évasion. Une fiction propose un monde avec ses règles, ses normes, ses relations, ses conflits. Elle permet de parler du réel sans toujours en avoir l’air. Pour des jeunes en difficulté, cela peut être une manière de mettre des mots sur le monde dans lequel ils vivent, de nourrir leur imaginaire et d’envisager d’autres façons d’agir.
Les films, séries ou adaptations peuvent-ils être une porte d’entrée vers les livres ?
Oui, le transmédia est un phénomène majeur. Les jeunes peuvent arriver au livre après avoir vu un film ou une série. L’exemple du Comte de Monte-Cristo est parlant : certains jeunes découvrent d’abord l’histoire par l’image, puis vont vers le texte.
Il ne faut pas mépriser ce chemin d’accès. Au contraire, il peut devenir un outil pédagogique très riche. On peut comparer ce que raconte un film et ce que raconte un livre, montrer que le réalisateur a fait des choix, que l’adaptation transforme une matière préexistante. Cela permet aussi de réfléchir à la puissance des images. Dans un livre, le lecteur doit imaginer les lieux, les visages, les personnages. Une fois qu’un acteur les incarne à l’écran, il devient plus difficile de les réinventer autrement. C’est une manière concrète de faire comprendre aux jeunes ce que l’image produit sur notre imaginaire.
Quel regard les adultes doivent-ils porter sur les pratiques de lecture des jeunes ?
Les adultes doivent sans doute changer de lunettes. Lorsqu’ils parlent du livre en position d’éducateurs, ils ont tendance à ne valoriser que les lectures les plus légitimes. Mais eux-mêmes lisent aussi toutes sortes de choses : des textes courts, des contenus pratiques, des lectures décevantes, des livres qu’ils abandonnent, y compris parmi les grands classiques.
Reconnaître cela permettrait de parler plus simplement de la lecture, sans la placer immédiatement sur un piédestal. On peut dire qu’un livre a joué un rôle majeur dans l’histoire littéraire, reconnaître la qualité d’une écriture, tout en admettant qu’on n’y a pas été sensible. Cette liberté de parole peut aider les jeunes à se sentir autorisés à entrer dans les livres sans craindre de « mal » lire ou de ne pas aimer ce qu’il faudrait aimer.
Pour en savoir plus
« Les jeunes Français et la lecture en 2026 », réalisée par Ipsos BVA pour le Centre national du livre (CNL). L’enquête porte sur un échantillon de 1 500 jeunes de 7 à 19 ans, représentatifs de la population française.
La lecture à Apprentis d’Auteuil
À Apprentis d’Auteuil, la lecture est abordée comme un levier de réussite scolaire, d’autonomie et d’accès à la culture. La fondation rappelle que savoir lire conditionne les apprentissages, mais aussi la capacité à comprendre le monde et à développer son esprit critique. Dans les écoles, cette priorité se traduit par des dispositifs dès le primaire : à Notre-Dame-de-Lourdes, près de Lyon, des élèves de CP participent, après la classe, à un club lecture-écriture Coup de pouce. À Toulouse, l’école Notre-Dame des Anges organise le quart d’heure de lecture, un festival du livre, des rallyes lecture et des ateliers parents-enfants. Au collège Saint-Jean, le CDI mise sur les mangas, les BD, les clubs lecture et « Silence on lit » pour renouer avec le plaisir de lire.
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