Érik Orsenna : « Allez vers votre rêve ! »
Dans son dernier livre Que la joie demeure, Vivre avec Bach, Érik Orsenna, académicien et romancier, invite à construire une vie harmonieuse en accord avec le monde, sur les pas du compositeur, à travers une discipline, une curiosité et des rêves infinis.
Pourquoi avez-vous choisi de raconter Jean-Sébastien Bach ?
J’ai découvert Bach à 7 ans à la cathédrale Saint-Corentin de Quimper. Un organiste interprétait Jésus que ma joie demeure, une cantate de Bach. Cette musique m’a saisi, je n’avais jamais été aussi heureux.
À 68 ans, j’ai eu l’audace folle d’apprendre le piano sans aucune notion de solfège. Depuis, je ne peux me coucher sans en jouer une heure. Ce rendez-vous avec moi-même représente un espace de discipline et de paix.
À 72 ans, j’écris chaque matin avant même de prendre un café, comme un geste premier, presque organique. L’écriture étant, pour moi, la continuation de la musique, je devais écrire sur Bach. D’autant plus que, face aux agitations du monde, il m’apporte une forme de paix.
Aujourd’hui encore, Bach vous aide-t-il à être heureux ?
La musique de Bach - construite sur une base très simple et des variations infinies - me donne le goût des autres. Les autres, qu’ils soient connus ou pas, me passionnent, me nourrissent. Cela fait partie de ma nature d’homme et de mon métier de romancier.
J’ai besoin de rencontrer, d’écouter, de comprendre et de recevoir pour raconter des expériences, des vies, des destins, des légendes. Et partager des joies, des peines, des forces et des fragilités.
Toute existence porte une histoire, un savoir, une émotion ou une vérité.
Votre parcours vous a mené de la philosophie, aux sciences politiques, à l’économie, à la littérature puis à l’Académie française. Que vous ont transmis ces univers ?
La conviction qu’aucun univers n’est fermé ! Mon apprentissage passe davantage par les rencontres que par une formation initiale ou un domaine d’expertise. Je me suis ainsi intéressé à la biologie, car j’occupe le fauteuil de Louis Pasteur à l'Académie française.
Les rencontres et l’amitié m’ouvrent les portes du droit, des tensions géopolitiques, des menaces biologiques, de la langue française... À travers ces rencontres, je reçois plus que je ne donne. Je me fais un devoir de transmettre ces savoirs en les rendant vivants et accessibles au plus grand nombre.
Pour moi, la marche du monde repose aussi bien sur les disciplines intellectuelles que sur les métiers manuels, les unes sont aussi dignes que les autres. Je rapproche l’écriture de l’artisanat : un paragraphe, comme un meuble, est solide ou pas.
La priorité pour une nation est, dites-vous, l’éducation, et l’objectif d’accompagner à être plus grand que soi. Comment y parvenir ?
En réhabilitant l’effort... une notion sans doute démodée mais indispensable ! La satisfaction vient de la progression, du dépassement de soi et de la conquête patiente d’une compétence.
Les professeurs jouent un rôle majeur : ils transmettent un savoir et autorisent l’élève à essayer, en lui disant : « Vas-y, tu peux ! Tu es plus intelligent que tu ne le crois ! ».
L’éducation relève d’une nécessité absolue pour deux raisons : lutter contre l’injustice et éviter le gâchis. Lorsqu’un système ne donne pas les mêmes chances à chacun selon son origine ou ses ressources familiales, l’injustice est flagrante. Mais que des talents se perdent, que des possibilités se ferment, que des vies se rétrécissent, ce qui est un véritable gâchis, me semble encore plus terrible.
Il nous faut élargir le champ des possibles, en sachant que l’intelligence artificielle redessinera les conceptions du savoir et les hiérarchies professionnelles, en particulier dans les métiers de la santé. Des robots accompliront certains gestes de chirurgie mais ils ne remplaceront jamais la densité d’une rencontre réelle.
Comment, dans le désordre et le fracas du monde, les jeunes comme les adultes peuvent-ils s’approprier l’expression Que la joie demeure ?
Allez vers votre rêve ! Le réaliser n’est pas garanti, mais il faut s’en approcher, accepter de ne pas savoir précisément ce qu’il en résultera au final... Écoutez également ceux qui vous font confiance. La confiance reçue se transforme en appui décisif, en force de trajectoire. Parfois, elle conditionne un destin.
Pensez-vous, comme Bach, que « dans un monde dérangé, l’amour et la foi sont les uniques réponses » ?
L’injonction « Aimez-vous les uns les autres » me bouleverse. Aimer oblige à sortir de soi, expose à la blessure, ouvre à des émotions et des découvertes impossibles autrement.
L’ENFANCE D’ÉRIK ORSENNA
Enfant de Paris, je me souviens de mes vacances en Bretagne Nord. Mon père, marin de réserve, me racontait des histoires de sous-marins et de navigation. Ma mère me parlait de la famille et de la nourriture. Jusqu’au jour où, à 8 ans, ils n’ont plus eu de récits à partager avec moi. J’ai commencé à lire et à écrire, sur la mer notamment. Écrire et naviguer relèvent du même geste car il n’y a aucune route tracée. Tout est ouvert, instable, libre.
BIO EXPRESS
- 22 mars 1947 : Naissance à Paris
- 28 mai 1998 : Élu membre de l’Académie française au 17e fauteuil occupé par Louis Pasteur en 1881 et Jacques-Yves Cousteau en 1988
- Janvier-février 2006 : Voyage en Antarctique avec Isabelle Autissier sur son petit voilier Ada 2, le voyage le plus fort de ma vie
- 1 avril 2026 : Parution de Que la joie demeure, Vivre avec Bach, co-écrit avec Claire-Marie Le Guay (Éd. Albin Michel)
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