Marion Robin, pédopsychiatre : « Les adolescents d’aujourd’hui sont fragilisés. »
Cadre, liens, place dans le groupe : pour la pédopsychiatre Marion Robin, les besoins fondamentaux des adolescents restent les mêmes, mais ils sont aujourd’hui fragilisés par un monde perçu comme instable. Crise écologique, angoisse sociale, sentiment d’impuissance : Marion Robin éclaire par sa pratique ce que ces bouleversements produisent chez les jeunes. Propos recueillis par Félix Lavaux
Quels sont les besoins fondamentaux des adolescents identifiés à travers votre pratique ?
À l’adolescence, il y a, au fond, trois grands besoins. J’utilise souvent l’image du bateau pour l’expliquer. D’abord, il y a la contenance : c’est la structure du bateau, sa solidité, sa direction. Pour un adolescent, cela renvoie au cadre, aux repères, aux règles, aux adultes, à tout ce qui sécurise et protège. Ensuite, il y a l’affiliation : c’est l’équipage, c’est-à-dire avec qui je suis, à quel groupe j’appartiens, sur qui je peux compter, quelle est la qualité de mes liens avec les autres. Enfin, il y a l’individuation : quelle est ma place à moi sur ce bateau, quel est mon rôle, en quoi je suis reconnu comme une personne singulière.
Quand ces trois dimensions tiennent, l’adolescent peut mieux traverser cette période. En revanche, si elles sont fragilisées, le risque de crise augmente. Et il y a une forme de hiérarchie entre elles : si le bateau lui-même prend l’eau, tout le reste devient beaucoup plus difficile.
Vous évoquez aussi la hausse des comportements suicidaires chez les 16-25 ans. Que dit cette aggravation de l’état de la société française ?
Nous constatons une détresse des jeunes sur plusieurs plans : les troubles alimentaires, les phobies scolaires, les colères, tout ce qui relève du repli et du besoin de contrôle. Les troubles alimentaires sont des pathologies de l’excès de contrôle ou de la perte de contrôle. Les phobies scolaires renvoient au repli au domicile, à la difficulté à s’exposer à l’extérieur, à se séparer de ses proches pour aller dans le grand monde.
On observe une bascule importante de l’anxiété vers l’idée suicidaire ou les passages à l’acte. Cela témoigne d’un changement de forme du symptôme.
Cette anxiété est très reliée à l’état de la société, à la situation géopolitique et environnementale, à laquelle les jeunes sont très sensibles. Un degré de stress s’accumule sur tous les individus, mais chez les jeunes, les effets sont encore plus sensibles car cela arrive au moment où ils doivent faire des choix pour entrer dans le monde adulte. Certains disent : “Moi, je ne peux pas rentrer dans le monde des humains. Les humains sont néfastes”, et ils se replient.
Mon raisonnement est surtout écosystémique : il s’agit de voir comment s’imbriquent l’individu, son environnement immédiat et la société au niveau macro. Plus le niveau macro montre des problèmes de contenance, plus les individus anticipent pour organiser leur survie et se protéger. Si l’ONU ne tient plus sa fonction de régulateur international, si l’État s’affaiblit dans ses capacités à réguler et à décider, les adolescents cherchent comment se protéger eux-mêmes si la contenance globale est défaillante. C’est comme cela que j’explique le fait que beaucoup de jeunes développent aujourd’hui leurs propres contenants : le repli dans leur chambre, dans les murs autour d’eux, mais aussi l’investissement dans les sports de combat, comme le MMA, dont la pratique a beaucoup augmenté chez les jeunes. C’est une manière d’augmenter sa propre contenance quand on sent que le collectif ne l’assure plus.
La destruction de l’environnement a-t-elle une répercussion sur la santé des adolescents ?
Oui, je le pense. Beaucoup de jeunes ont le sentiment de porter la responsabilité de l’humanité et de la planète alors qu’ils n’ont aucune arme pour régler les problèmes que d’autres ont créés. L’échange avec eux permet de sortir de l’idée qu’il n’y aurait pas de lien entre l’état global du monde et leur situation : ils sont très nombreux à pouvoir en témoigner.
Il faut pouvoir dialoguer fortement avec eux pour sortir de nos représentations et nous ajuster vraiment à leur niveau de besoin. Je pense que beaucoup d’adultes sont aujourd’hui dans une culpabilité de léguer un monde aussi abîmé aux jeunes, et que cette culpabilité peut les empêcher d’en parler avec eux et de dire comment eux-mêmes se positionnent.
On le voit dans des situations très concrètes. Des jeunes voient leurs parents manger moins de viande ou modifier leurs comportements alimentaires pour des raisons écologiques, mais ils peuvent croire simplement que leurs parents n’aiment pas la viande, faute d’explication. Cela témoigne d’un manque de clarification auprès d’eux sur les raisons de ces changements.
Il me paraît important d’expliquer aux jeunes que la plupart des adultes se sentent eux aussi très impuissants face à l’urgence climatique ou géopolitique, parce que ces problèmes ne se règlent pas à l’échelle d’un individu. Mais cette impuissance ne doit pas empêcher les adultes de transmettre une éducation, des limites et des valeurs. Pouvoir dire à un jeune : voilà comment, moi, je me situe par rapport à ces enjeux, pourquoi je pense qu’il faut de la confiance en l’autre, pourquoi la compétition ultra-forcenée ne permet pas de construire ensemble, pourquoi il faut apprendre à être responsable de soi et d’autrui, connaître ses limites, alors même que nous vivons dans un monde où l’absence de limites est dominante, tout cela est rassurant.
Cela aide les jeunes à discerner le fait que les adultes qui les entourent cherchent à traduire pour eux le monde et les points où, selon eux, il se grippe. Je pense que cela peut les aider à sortir à la fois de l’isolement et de l’idée que tout le monde consent à un système dont ils sentent bien qu’il ne va pas dans la bonne direction.
Les réseaux sociaux relient-ils les jeunes ou contribuent-ils aussi à leur repli ?
Il ne faut pas avoir une approche de rejet ou de diabolisation des réseaux sociaux, car cela reviendrait à laisser les jeunes seuls avec eux. Il faut pouvoir dialoguer, comprendre, regarder avec eux les contenus. Mais le temps passé sur les réseaux sociaux est un temps de relation virtuelle qui remplace un temps d’échange réel et diminue les contacts concrets avec les autres. Cela participe donc aussi au repli dont je parlais tout à l’heure.
Les réseaux sociaux comportent aussi un risque de déresponsabilisation. Quand je dis quelque chose à quelqu’un sans qu’il me réponde en temps réel, je ne mesure pas toujours l’impact de ce que j’ai dit. Dans un échange en face à face, l’autre peut me dire immédiatement que c’est violent et cela me permet de me réajuster. Là, il peut y avoir des effets de groupe ou des effets individuels sans rétroaction, sans régulation. Cela pousse plus loin les limites que l’on prend avec l’autre.
Je pense qu’il y a là un risque de "psychotisation" des liens, par perte du sentiment d’empreinte. Dans le livre, j’utilise l’image de l’empreinte de la main sur la paroi de la caverne : sentir qu’autour de nous il y a quelque chose de solide, de palpable, de matériel, qui nous renvoie notre trace dans le monde, est très structurant pour le psychisme. C’est une des fonctions de la contenance. Or les réseaux sociaux entraînent une perte importante de cette contenance, parce qu’on ne perçoit plus vraiment l’empreinte que l’on a sur les autres.
Pour autant, les réseaux sociaux permettent aussi à des personnes très seules ou très en difficulté d’entrer en lien de façon moins menaçante. Ils ont aussi des aspects politiques qu’il faut pouvoir prendre en compte. Il faut donc en parler de manière complexe et nuancée. Mais ce que nous observons, chez les adolescents, c’est aussi que les algorithmes leur envoient des contenus menaçants, autour des violences sexuelles, des scarifications ou de l’anorexie, ce qui est vraiment inquiétant.
Vous expliquez que la “crise d’adolescence” relève en partie d’une construction sociale. L’adolescence est-elle forcément synonyme de crise ?
Le livre est construit autour de cette notion, parce qu’il faut pouvoir décrire la crise comme l’effet d’un antagonisme : par exemple entre des besoins fondamentaux et une contrainte qui arrive de l’extérieur ou de l’intérieur. La puberté en est une : c’est une contrainte biologique imposée à un corps en évolution, et le psychisme doit s’y adapter, plus ou moins facilement.
Au niveau psychique, il existe aussi un conflit, au sens d’un antagonisme, entre autonomie et dépendance. Au moment où je dois m’autonomiser de ma famille pour trouver de plus en plus de ressources en moi-même, je dois aussi m’assurer que le lien avec mes parents est suffisamment solide pour pouvoir trouver ces ressources. Il y a donc une tension intérieure, mais cela ne signifie pas nécessairement une crise au sens bruyant ou psychiatrique du terme.
Ce que je tiens à différencier, c’est vraiment l’adolescence en soi et la crise. La crise, c’est la façon dont une adolescence peut se dérouler difficilement, pour des raisons que je pense aujourd’hui en grande partie sociétales. Si l’on connaît ces besoins fondamentaux et ce moment particulier qu’est l’adolescence, avec ses besoins spécifiques, et qu’on y répond collectivement, on ne devrait pas avoir une telle ampleur de crises. Oui, c’est un moment de transition, de transformation, mais il peut se faire sans douleur et sans crise aiguë, contrairement à ce qu’on imagine souvent.
La transformation de l’enfant en adulte est organisée par le collectif depuis des centaines de milliers d’années et, normalement, elle est censée bien se passer. Si nous sommes aujourd’hui dans une telle détresse autour de l’adolescence, c’est parce que nous nous sommes éloignés des besoins fondamentaux humains, de ces fonctions de contenance, d’affiliation et d’individuation. C’est pour cela qu’il me paraît important de les réhabiliter et de les rendre visibles.
Les services de pédopsychiatrie sont débordés. Que faudrait-il faire pour mieux accompagner les adolescents aujourd’hui ?
Ces besoins fondamentaux doivent être portés collectivement. Il ne faut pas attendre des seuls services hospitaliers qu’ils répondent à une question qui les dépasse largement. La santé mentale des jeunes doit être pensée de manière collective, et pas uniquement par le ministère de la Santé : elle concerne aussi la jeunesse, la culture, le sport, et bien d’autres champs encore.
Il faut mener des actions rapides, concertées, collectives, qui dépassent le seul champ de la psychiatrie. C’est pour cela qu’il m’intéresse de remonter, à partir des situations les plus graves que j’ai observées en unités spécialisées, vers les ingrédients environnementaux et individuels qui permettent de penser la prévention. Même dans les situations les plus sévères, on peut identifier des éléments qui aident à repenser l’environnement des jeunes.
Je parle dans le livre d’“observation engagée”. Si l’on pense que l’on peut soigner les jeunes uniquement en les observant de loin, en leur donnant un diagnostic puis en les mettant à distance, cela ne marche pas. Il faut être engagé auprès d’eux. À l’école aussi, on n’observe pas bien les jeunes si l’on n’est pas en interaction avec eux. C’est en étant dans le lien, à la bonne distance, dans la connaissance du quotidien, que l’on repère qu’ils vont moins bien.
Je pense que la distanciation sociale créée pendant le Covid, puis maintenue après, produit encore des effets. Chacun est plus à distance, et, du coup, on voit moins quand un jeune va mal. Cela nous rend aveugles aux micro-signaux. Il y a là une vraie réflexion collective à mener sur cette nouvelle distance et sur le fait qu’elle nous fait passer à côté de choses importantes et fondamentales.
Vous reliez aussi les comportements suicidaires à la peur de l’avenir et à la pression scolaire. Dans quelle mesure l’école participe-t-elle à cette souffrance ?
La pression scolaire s’inscrit dans un système compétitif qui a sans doute des qualités, mais qui, dans ses difficultés, ramène tout le monde vers le même goulot d’étranglement, alors que chacun voudrait suivre des voies différentes et que les besoins sont différents.
Selon mon analyse systémique des situations de crise à l’adolescence, il y a aussi aujourd’hui une part de disqualification de l’enseignement reçu. Je pense qu’elle est liée à l’environnement global et à la crédibilité des adultes pour porter le monde. Les responsables politiques, leur exemplarité, les valeurs qu’ils portent, rendent l’ensemble des adultes plus ou moins crédibles. Or les jeunes sentent une perte de confiance générale au niveau international, et cela rejaillit aussi sur la confiance qu’ils accordent aux adultes pour leur apprendre le monde.
Quand les adultes leur traduisent le monde et tentent de le leur transmettre, leur parole perd en crédibilité. Les professeurs le sentent, les parents aussi, et cela favorise un repli vers les pairs ou vers les réseaux sociaux. Si les adultes ne paraissent plus crédibles pour nous apprendre l’avenir et la manière de s’y préparer, pourquoi écouterions-nous ce qu’ils disent ? Dès lors, la pression mise sur le fait d’apprendre, d’être bon à l’école, perd de son sens.
La perte de sens globale rend les contraintes scolaires plus insupportables. On voit donc la nécessité de revoir les projets, de renforcer des objectifs à court et moyen terme plutôt que de demander des efforts sur dix ans. Beaucoup de jeunes ne s’inscrivent plus en thèse ou en master pour ces raisons : cela leur paraît infini. À l’université, on observe un retour vers des temporalités plus courtes, parce qu’il devient très difficile de se projeter dans le long terme et donc de fournir des efforts sur le long terme.
Cela amène à repenser les projets à quelques mois, quelques semaines, un an, avec des projets scolaires, sportifs, des rencontres entre écoles, des festivités, des célébrations, des diplômes : tout ce qui peut favoriser le bien-être scolaire et diminuer la pression du long cours. Aujourd’hui, cela ne suffit plus, en particulier en France où nous avons des exigences fortes et un système parfois très hiérarchique, organisé pour les meilleurs mais pas pour tout le monde. Dans ces situations-là, ce système devient plus fragile.
Pour en savoir plus
Les besoins fondamentaux des adolescents. Edition Odile Jacob
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