Marwan Mohammed
Société
28 mai 2026

Marwan Mohammed, un sociologue au parcours atypique

Sociologue, chercheur au CNRS, spécialiste reconnu des questions liées à la jeunesse, Marwan Mohammed a tout d’abord connu l’échec scolaire. C’est ce parcours atypique qu’il raconte dans un livre très personnel paru aux éditions du Seuil. Il y rend hommage aux rencontres qui ont joué un rôle décisif dans son itinéraire et évoque ici la question du déterminisme social en France et des jeunes des quartiers populaires, son champ d'études.

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Marwan Mohammed a d'abord connu l'échec scolaire avant de devenir aujourd'hui sociologue et chercheur. Il raconte son parcours dans un livre.

Pourquoi ce titre, “C’était pas gagné !” ?

C’est une phrase que ma mère utilise souvent. Ceux qui me connaissent depuis très longtemps lui disent : « Quel chemin, quel parcours ! » Et elle répond : « Oui, c’est bien, mais c’était pas gagné! » Cela rappelle que mon parcours a été cabossé, un vrai chemin de traverse. Pour elle aussi, cela a été beaucoup d’épreuves. En tant que mère, elle en a bavé avec moi. Elle est contente que cela se termine bien, mais elle n’oublie pas tout ce qu’il a fallu traverser.

Vous sous-titrez votre livre « Histoire d’une remontada ». Pourquoi ?

J’emploie ce mot issu du vocabulaire footballistique parce qu’il dit bien l’idée de remonter un score dans une partie très mal engagée. J’avais beaucoup de retard ; il a fallu revenir, le rattraper, puis passer devant. Il y a une deuxième idée importante : le football est un sport collectif. Avant d’être une histoire personnelle, mon parcours est d’abord une histoire collective. Il y a eu beaucoup de rencontres, d’entraide, de soutien, de conseils, parfois simplement de la présence. Tout cela, mis ensemble, a joué un rôle décisif.

L’échec scolaire, chez moi, vient de loin. Dès le primaire, avant même le début du collège, il se prépare déjà. Au collège, cela devient visible, mais c’est un processus ancien. Cela aboutit à un échec au brevet et au BEP. Je me retrouve sans diplôme. Et la même année, des animateurs de la maison de quartier me proposent de passer le BAFA (Brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur). C’est peut-être mon premier diplôme véritablement valorisable à la maison. Et ça, c’est un tournant.

Ensuite, les choses se construisent étape par étape. Les ambitions se fabriquent au jour le jour, comme les possibilités, comme la confiance. Ce n’est pas brique par brique, c’est presque caillou par caillou. Il n’y a pas eu un grand déclic, un avant et un après. Il y a eu une série de petits déclics qui, mis bout à bout, ont construit cette trajectoire. L’éducation populaire et l’animation ont joué un rôle essentiel, parce que c’est ce qui me raccroche et m’empêche de glisser davantage à l’époque. Très vite, je travaille avec des enfants, notamment en maternelle, dans mon quartier. Je change de statut sans l’avoir anticipé : je deviens un référent pour des enfants, un partenaire pour des parents, un salarié pour un employeur. Chez moi, notamment auprès de ma mère, des échos positifs commencent à remonter grâce à cette activité d’animateur.

L’animation m’ouvre aussi sur le monde. Préparer des activités, préparer des sorties, c’est déjà faire un peu de recherche, un peu de logistique. On acquiert des compétences, on sort, on visite des lieux qu’on n’aurait jamais fréquentés seul. J’étais très éloigné de la culture légitime ; là, tout à coup, j’organise des visites au musée, dans des expositions, dans des événements, et je découvre tout cela. Il y a aussi le voyage. Très vite, j’ai eu l’occasion de voyager, y compris à l’étranger. Avant cela, mes déplacements, c’étaient surtout la région parisienne, le Maroc, parfois l’Espagne en transit. L’animation a élargi mon horizon. Et puis il y a eu les rencontres : quelqu’un me met l’idée du DAEU (Diplôme d’accès aux études universitaires) dans la tête, une animatrice m’aide à apprendre à travailler, à devenir étudiant. L’animation est un secteur de mixité sociale : on n’est pas seulement entre soi, on rencontre des étudiants, des personnes de classes moyennes ou supérieures, d’autres jeunes sans diplôme. Toutes ces rencontres ont compté.

Puis il y a eu la fac. Là aussi, il y a eu deux moments clés. Le premier, c’est le début : il faut apprendre à devenir étudiant, rattraper ses lacunes, prendre un peu confiance en soi. Le second, c’est la fin, quand j’arrive en troisième cycle et que cela devient très compétitif, très sélectif. Il y a peu de postes, peu de financements de thèse, la concurrence est très forte. Entre les deux, une fois que j’avais compris un peu comment cela marchait et que j’avais rattrapé une partie de mes lacunes, le travail permettait d’avancer. Mais dès qu’on entre dans la compétition pour les financements, puis pour les rares postes universitaires, cela redevient beaucoup plus difficile.

Votre parcours peut-il être lu comme la preuve que le système méritocratique fonctionne en France ?

Non. Je me rapproche beaucoup plus de la formule de Chantal Jaquet : « quand on PEUT, on VEUT ». Pour vouloir et pour y arriver, il existe des conditions de possibilité et des conditions de réussite, et elles sont très inégalement réparties selon les groupes sociaux, les espaces, les quartiers, les villes. Ces inégalités jouent un rôle majeur. La méritocratie, pour moi, est d’abord un système idéologique, un discours, un narratif. Elle repose sur l’idée que la position de chacun découle principalement de son mérite personnel, de son travail, de son effort, indépendamment des ressources de départ, des chances, des appuis et des opportunités.

La sociologie a largement déconstruit cette idéologie. Et moi, je m’y oppose parce qu’au fond elle permet de justifier l’ordre social. Si l’on considère que c’est l’effort personnel qui explique la place de chacun, alors on légitime un ordre social injuste, inégalitaire et inéquitable. Dans ma trajectoire, je raconte précisément les conditions qui ont rendu les choses possibles : des dispositifs de solidarité, des rencontres, une succession d’étapes qui ont d’abord permis d’arrêter la glissade, puis de me raccrocher, d’entrer à l’université et d’y prendre place. Tout cela est profondément collectif. Bien sûr que l’effort personnel compte : on ne réussit pas malgré soi, on n’obtient pas des diplômes sans faire sa part. Mais reconnaître la part des autres ne diminue pas la mienne. En revanche, expliquer ma trajectoire uniquement par ma part personnelle serait empiriquement faux.

Le déterminisme social reste-t-il puissant en France ?

Oui, l’origine sociale reste un puissant prédicteur des trajectoires. La majorité des gens occupent globalement la même position que leurs parents et, lorsqu’il y a mobilité, elle est souvent horizontale. Il y a aussi du déclassement. Donc oui, les déterminants sociaux pèsent fortement dans notre pays. Pour autant, ils n’expliquent pas tout. Il existe une mobilité sociale ascendante non négligeable. Si l’on prend les données de l’Insee, on est autour de 27 à 28 % au niveau national. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas non plus la norme. Chez les descendants d’immigrés, notamment parce qu’ils partent souvent d’une position sociale plus basse, le taux est supérieur, autour de 35 à 40 %, avec des variations selon les origines. Cela se voit concrètement dans nos villes : on voit des commerçants, des élus, des cadres, des professionnels du travail social, de l’éducation populaire, de l’informatique ou de la finance issus d’origines plus modestes.

Mais j’insiste : je ne voudrais pas que mon histoire serve à dire que le système est bon et juste puisqu’il aurait produit un parcours comme le mien. Ce n’est pas ce que montre mon histoire. L’essentiel de la mobilité sociale ascendante passe par la mobilité scolaire, ce qui n’était pas mon cas au départ. Mon parcours reste atypique.

Quel regard portez-vous sur l’école française ?

L’école en France reste largement une école du tri, de la sélection, de la reproduction. Si l’on vise vraiment l’égalité, alors oui, c’est un échec. Après, tout dépend du point de vue que l’on adopte. Pour les décideurs, si l’on considère de manière cynique que l’école sert à maintenir l’avantage des classes dominantes, alors ce n’est pas un échec. Mais si l’on prend au sérieux la promesse républicaine “Liberté, égalité, fraternité”, oui, l’État ne tient pas sa promesse d’égalité.

Je ne parle pas ici des enseignants. La plupart de ceux qu’on rencontre sont profondément attachés à ce principe d’égalité et se débattent avec les moyens et les contraintes du système pour faire réussir leurs élèves. Le poids de l’origine sociale et les logiques de reproduction imposeraient de faire autrement, avec davantage de moyens, mais ce n’est pas le cas.

Vous travaillez depuis longtemps sur le phénomène des bandes. A-t-il évolué récemment ?

La société change, donc les phénomènes de bande changent aussi. Mais cela ne veut pas dire qu’ils sont devenus radicalement différents. Si l’on considère qu’il s’agit d’abord de phénomènes masculins, ancrés dans les milieux populaires, marqués par la transgression, la déviance, le virilisme, des formes d’entre-soi et parfois d’opposition à l’État et à la société, alors beaucoup d’éléments se reproduisent d’une époque à l’autre.

En revanche, il y a des évolutions très importantes. D’abord dans les discours produits sur ces phénomènes. Aujourd’hui, quand on parle de bandes de jeunes, il existe très souvent un sous-texte racial, voire raciste, y compris dans la manière de les mettre en image. Cela renvoie aussi à une évolution démographique : dans les quartiers prioritaires de la région parisienne, une grande partie des enfants est issue de l’immigration. Cet élément est récupéré par les discours conservateurs et réactionnaires pour transformer un phénomène social en phénomène culturel. De ce point de vue, il y a bien une évolution.

L’autre évolution majeure, c’est évidemment le numérique. Comme pour l’ensemble des formes de délinquance, le digital a profondément modifié les sociabilités, les rivalités, les enjeux de réputation et les mises en scène. Beaucoup de violences sont filmées, circulent, deviennent disponibles en ligne. Cela a des effets émotionnels, politiques et souvent électoraux très puissants. Mais malgré ces transformations, on retrouve encore aujourd’hui des logiques proches de celles qu’on pouvait déjà observer à la fin des années 1950 ou au début des années 1960.

Qu’aimeriez-vous que l’on comprenne mieux des jeunes des quartiers populaires, votre champ détudes ?

D’abord, que leurs profils sont extrêmement divers. La plupart sont des élèves, des étudiants, des jeunes en formation, des travailleurs qui cherchent leur place et qui essaient d’améliorer leur condition sociale. C’est cela, la réalité majoritaire. La médiatisation centrée sur la violence, le fanatisme ou le désordre, finit par imprégner les esprits, y compris parfois chez des acteurs pourtant engagés dans l’éducation populaire, la prévention ou le travail social. Il y a donc un vrai travail de déconstruction à mener face aux biais et aux représentations déformées qui visent ces populations, notamment musulmanes.

Il faut rappeler aussi que ces jeunes sont des jeunes : des êtres en construction, en cours de maturation. Certains viennent de familles très cabossées. Ils ont besoin d’adultes solides pour les accompagner. Nous allons vers un durcissement croissant et une rétraction des espaces de solidarité. Les associations et les fondations auront sans doute un rôle de plus en plus important à jouer dans la préservation de la cohésion sociale et dans l’accompagnement de populations plus stigmatisées que d’autres.

Depuis la sortie du livre, quels sont les retours des lecteurs ?

Je reçois des messages tous les jours : des mails, des messages privés sur Instagram ou sur LinkedIn, parfois dix ou quinze par jour ! C’est la première fois qu’un de mes livres suscite une réception aussi intime. Celui-ci parle plus personnellement aux gens. Un jeune m’a dit qu’après m’avoir entendu dans une vidéo, il avait retrouvé de l’élan alors qu’il était complètement démoralisé. Un autre, qui devait partir en pâtisserie, prépare aujourd’hui son bac ; c’est son professeur de sciences économiques et sociales qui lui a offert le livre sur ses propres deniers ! Je reçois aussi beaucoup de messages d’acteurs de l’éducation populaire, d’animateurs, qui me disent que le livre rappelle à quel point leur utilité sociale est réelle. De ce point de vue-là, je suis très heureux de l’avoir écrit.

L’enfance de Marwan Mohammed

« Je garde de mon enfance quelque chose de très paradoxal. D’un côté, j’ai vécu des expériences très positives : une vie dans le centre de Paris, des copains, une existence très heureuse. J’y retourne encore aujourd’hui avec beaucoup d’attachement. C’était une vie assez mixte, avec des copains de différents milieux sociaux, de différentes origines, de niveaux économiques variés. J’avais aussi bien des copains enfants de concierge qu’un ami enfant d’avocat. Et puis apprendre à jouer au foot au Palais-Royal, ce n’est pas donné à tout le monde !
En même temps, être parmi les rares petits Arabes d’un quartier plutôt bourgeois n’était pas toujours agréable. Surtout, l’absence d’accompagnement scolaire au départ m’a mis sur un chemin qui allait ensuite coûter cher à ma scolarité. L’école n’a pas été une expérience heureuse ni enrichissante pour moi. Je n’y étais pas bien. En revanche, j’étais bien dans le quartier avec mes copains. Donc je garde ces deux sentiments mêlés.»

Les dates clés de Marwan Mohammed

  • 13 juin 1975 : naissance à Paris.
  • 2007 : soutenance de la thèse de sociologie, “La place des familles dans la formation des bandes de jeunes.”
  • 2009 : entrée au CNRS.
  • Janvier 2026 : parution de “C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada” au Seuil.