Apprendre à grandir : l'enjeu des compétences psychosociales
Apprentis d’Auteuil a construit un projet éducatif pour que chaque jeune soit pris en compte dans sa globalité, corps, cœur, esprit, et accompagné pas à pas dans son évolution. Engagées dans cette démarche, les équipes mènent un travail profond sur le développement de l’estime de soi, de la confiance et des compétences psychosociales. Zoom sur les établissements scolaires et d’insertion qui y prennent une part importante.
Apprentis d’Auteuil, né de la révolte d’un prêtre face à l’exclusion et à la misère auxquelles étaient exposés des enfants au milieu du XIXe siècle, s’est construit sur l’idée de la valeur infinie et de la dignité de chaque être humain. Son ambition : faire grandir les jeunes pour qu’ils deviennent des hommes et des femmes debout, insérés dans la société, capables de faire des choix avec discernement. Et pour cela, leur permettre de se connaître eux-mêmes, d’entrer en relation avec les autres, de trouver leur voie malgré les obstacles et les blessures.
Si une grande partie de cette éducation a pour cadre la famille, l’internat, ou la Maison d’enfants, quand les enfants y sont confiés, les établissements scolaires et les dispositifs d’insertion y prennent aussi leur part.
Retrouver du sens à l’école et aux apprentissages
L’école primaire Pier-Giorgio-Frassati, située à Saint-Cyr-l'École, dans les Yvelines, accueille des enfants qui peinent dans leur scolarité et peuvent présenter des troubles des apprentissages ou du comportement. Ici, l’innovation est de rigueur pour que ces jeunes élèves reprennent goût à l’école après avoir connu si tôt les difficultés. La pédagogie met l’enfant au cœur de l’institution. Elle lui offre des outils pour trouver du sens dans les apprentissages et les règles communes.
Élément central de cette pédagogie, le conseil d’école, qui prend ses quartiers tous les vendredis au réfectoire, en présence de tous les élèves. Pour les enfants, un vrai exercice de prise de parole, de valorisation des progrès, de mise à plat des conflits, de construction d’un collectif. Les élèves apprennent à échanger, à débattre, à exposer leurs idées lors de ce temps ritualisé, aux rôles bien définis pour les enfants comme pour les adultes.
« Le déroulé est très cadré, explique Maxime Michel, le directeur. Après le rappel des règles (on ne se moque pas et on demande la parole), on passe aux propositions pour la classe ou pour l’école, suivies d’un vote. » Chacun prend ensuite la parole pour dire comment s’est passée sa semaine, puis le secrétaire lit les félicitations préparées en classe. Enfin, le conseil examine les plaintes. « L’idée est de permettre aux enfants de différer leurs conflits et leurs colères, poursuit le directeur. On examine le problème et on essaie, tous ensemble, de trouver une solution, une réparation. C’est un vrai lieu de médiation. »
Autre outil phare de l’établissement : les ceintures de comportement. Échelonnées de la blanche à la noire, comme au judo, elles sont attribuées et réévaluées lors du deuxième temps du conseil de classe. Elles constituent un puissant levier pour motiver les élèves, leur donner envie de progresser, chaque stade ouvrant à des droits supplémentaires : circuler en classe, effacer le tableau, donner à manger aux poules etc. « Les enfants que nous accueillons ici sont en grande difficulté relationnelle. Il est donc important de travailler la socialisation, poursuit le directeur. Ces ceintures de comportement leur permettent d’améliorer leurs relations avec les autres, mais aussi de mieux apprendre. Moins pris par leurs émotions, les élèves sont davantage disponibles pour les apprentissages. » Hadrian, 9 ans, témoigne : « Cette semaine, je suis passé à la ceinture marron. Ça m’a fait plaisir. Les élèves ont reconnu les efforts que j’ai faits. C’est une bonne idée, ces ceintures de comportement. Ça m’aide aussi à bien m’entendre avec les autres élèves. »
Au collège, une alliance à bâtir
Marqué par l’entrée dans l’adolescence, l’envie de s’émanciper et de tester les limites, le passage au collège est une marche décisive dans la construction des élèves, parfois délicat, toujours passionnant. Virginie Ravat, directrice pendant six ans du collège Sainte-Bernadette, à Pau, est partie du constat d’une fracture entre la société, les familles et l’institution scolaire pour bâtir un projet d’établissement original. « À Sainte-Bernadette, nous accueillons environ 80 jeunes par an, explique-t-elle. Ils nous arrivent pour certains exclus d’autres établissements. Ils ne se reconnaissent pas dans le système scolaire classique. »
Le lien avec les familles
Avec ces élèves qui cumulent les difficultés et ont poursuivi leur scolarité cahin-caha, une nouvelle approche est nécessaire. Il faut apprendre à les connaître et redonner du sens aux codes de la société. « Ces élèves n’aiment pas l’uniformité. Ce sont des jeunes singuliers, atypiques, à fort potentiel émotionnel. Une fois en relation, ce sont des pépites : hypersensibles, intelligents et pertinents », souligne la directrice.
Premier élément, l’alliance à bâtir avec les familles, pour qu’une relation d’égal à égal puisse voir le jour. L’équipe a travaillé sur ses postures, l’accueil, le dialogue autour des besoins du jeune et des compétences psychosociales à développer. Un déjeuner est proposé avant les réunions autour du projet personnalisé du jeune, les rendez-vous se tiennent autour d’une table ronde et non de part et d’autre d’un bureau, etc. Autant de choix, qui cumulés, changent l’ambiance.
L’alliance et le lien de confiance sont aussi travaillés avec les jeunes. « Nous cherchons la proximité, la convivialité, le respect. J’ai choisi le vouvoiement avec les élèves, car il apporte la sérénité dans les échanges. » La journée est ritualisée pour donner des repères aux jeunes : « On oralise, on verbalise, on annonce, on prépare, on anticipe. Dans cette organisation, on s’autorise aussi à se laisser transformer : cela permet de grandir dans un cadre non rigide. »
Des réponses éducatives adaptées
En cas de tension ou d’incident, l’établissement propose une médiation, avec des comédiateurs jeunes formés, une pratique ancrée dans les habitudes d’Apprentis d’Auteuil depuis plus de vingt ans. Les réponses éducatives sont construites autour de la réparation. Un jeune qui dégrade un bâtiment va aider l’ouvrier en charge des travaux, une jeune fille qui perturbe un exercice sécurité va travailler sur un projet d’affiche sur ce thème. « Nous refusons le système de la carotte et du bâton. Certains jeunes font les trouble-fête. Ils essayent de détourner l’attention, endossent un costume et à un moment, fusionnent avec. Ils ne savent plus comment en sortir. On cherche la réponse éducative pertinente, qui fera réfléchir le jeune », conclut Virginie Ravat.
Apprendre à s’adapter en entreprise
Pour les jeunes qui entrent pour la première fois en entreprise à l’occasion d’un stage ou d’une alternance, les attendus en termes de savoir-être peuvent représenter une montagne à gravir. Les équipes qui les accompagnent en lycée professionnel ou en dispositif d’insertion sont confrontées à ces défis.
La fondation déploie une certification au sein de ses dispositifs tels Skola pour mieux entrer dans le monde du travail, la certification Apt’Emploi, afin de mieux reconnaître les compétences acquises durant le parcours et le stage.
Cinq compétences transversales jugées essentielles dans tous les secteurs professionnels sont identifiées puis évaluées à partir de critères concrets observés au sein du dispositif et du stage en entreprise. Par exemple : adapter ses émotions en situation de travail, prendre des initiatives, coopérer au sein d’un collectif. Le jeune se constitue un portefolio qui rassemble les éléments de sa progression, et est examiné par un jury en fin de parcours. La démarche est en cours de construction pour les publics scolaires ou issus de la protection de l’enfance et devrait voir le jour à l’horizon 2027.
Le travail sur les savoir-être
Le Pôle formation insertion (PFI) Bourgogne-Franche-Comté, à Dijon, propose aux jeunes de s’inscrire dans un dispositif pensé pour les rapprocher du monde de l’entreprise au sein d’un parcours sur mesure construit avec l’entreprise partenaire. La préparation opérationnelle à l’emploi individuelle, dispositif de France Travail, comprend une partie théorique et comportementale, à laquelle s’ajoutent du tutorat et des temps en entreprise. Elle ouvre aussi à une certification.
« L’objectif est non seulement d’apprendre un métier, mais aussi de travailler les savoir-être : ponctualité, posture, relation au client, à l’employeur, au collègue, capacité à s’intégrer dans une équipe. Il s’agit de faire comprendre les règles du quotidien professionnel pour aider chaque jeune à prendre confiance et à se projeter », détaille Marion Frere, la directrice du PFI. L’approche, pragmatique, balaie les savoir-être attendus en entreprise, mais aussi des aspects plus techniques comme la lecture d’un contrat de travail ou d’une fiche de paie.
Une insertion sociale et professionnelle accélérée
Lucie, 22 ans, est employée à Foodies, à Dijon, un restaurant de burgers gastronomiques : « J’ai appris les recettes, les gestes techniques, mais aussi à m’adapter au public, en m’ajustant à la personne que j’avais en face de moi. » Quand tout s’accorde, motivation du jeune, implication de l’employeur, suivi adapté, les résultats sont visibles, l’employabilité accrue, l’estime de soi restaurée, l’insertion sociale accélérée.
Cette préparation demande beaucoup de souplesse. « Les jeunes nous arrivent fragilisés par des accidents de la vie, des problèmes de santé, des ruptures scolaires ou des freins administratifs. C’est un travail d’équilibriste pour accompagner sans infantiliser, former sans brusquer, faire de chaque jeune un salarié capable d’avancer. Mais en quelques semaines, ils gagnent en confiance, en autonomie et en stabilité », conclut reconnaît Marion Frere. Des atouts considérables pour construire son parcours professionnel et personnel.
ZOOM
Le projet éducatif d’Apprentis d’Auteuil - Devenir des hommes et des femmes debout
La relation éducative en quatre dimensions :
-prendre en compte la PERSONNE dans toutes les dimensions qui font son humanité.
-promouvoir une COMMUNAUTÉ de vie éducative qui pense, agit ensemble, jeunes, familles et professionnels.
-développer une dynamique éducative qui permet à chacun de faire l’expérience de l’altérité à travers la RENCONTRE.
-parcourir ensemble un CHEMIN éducatif et pastoral pour découvrir la valeur de sa vie et trouver sa voie.
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