L’ascenseur social est-il en panne en France ?
En France, l’origine sociale reste le premier facteur à peser sur les trajectoires des individus. Notre système scolaire, qui vise d’abord à sélectionner les élèves, ne parvient pas à corriger ces inégalités et à plutôt tendance à les amplifier. Qu’en est-il de l’ascenseur social en France ? Des éléments de réponse avec des experts du sujet et des acteurs de terrain. Par Félix Lavaux
Tout est-il joué d'avance, avant même le premier job ? Les destins sont-ils tracés au berceau ? Dans le rapport annuel du Conseil économique social et environnemental (CESE) qui se penche sur les inégalités sociales dans notre pays, la réponse est sans appel : « Le déterminisme social reste très puissant en France. » On y apprend également que seulement 11 % des Français estiment que « tout le monde a les mêmes chances de réussir. »
Parmi les facteurs qui déterminent le parcours des individus -l’origine sociale, le milieu familial, le capital économique et culturel, le territoire, le genre, l’origine migratoire - quels sont ceux qui ont le plus d’impact sur les revenus des individus ? « L’origine sociale s’avère la plus déterminante. », répond Clément Dherbécourt, auteur d’un rapport pour France Stratégie1. Et d’expliquer « que les écarts de revenus entre origines sociales sont d’abord liés à des parcours éducatifs différents, notamment au diplôme obtenu. » Autrement dit : le diplôme reste une clé, mais l’accès à cette clé, lui, n’est pas réparti à égalité.
Le poids de l’école
L’école, c’est là que tout se joue pour une grande part, et parfois dès les premières années. « Parmi les différentes variables qui pèsent sur les trajectoires des personnes, la réussite scolaire est plus déterminante que d’autres, confirme Camille Peugny, sociologue, spécialiste du sujet. C’est d’abord dans le champ scolaire que se reproduisent les inégalités puisque la société française, plus qu’ailleurs, fonctionne aux diplômes. C’est cette compétition scolaire qui est décisive pour expliquer la trajectoire des individus sur toute une vie. »
Alors pourquoi l’école ne parvient-elle pas à corriger les inégalités ? « Notre système éducatif élitiste vise d’abord à sélectionner les élèves qui vont fréquenter les classes préparatoires ou les grandes écoles au détriment de la réussite du plus grand nombre, poursuit le sociologue. La France fait partie des pays de l’OCDE où l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires selon les enquêtes PISA (Programme international pour le suivi des élèves, ndlr). »
À cette logique de sélection s’ajoute un choix budgétaire structurant : « Notre pays dépense beaucoup moins pour un élève à l’école primaire qu’au lycée. Or, ce sont dans les premières années d’école que les inégalités se jouent. Il faudrait donc concentrer l’effort sur ces premières années avec des classes plus petites, développer un système public de la petite enfance et des places en crèche plus nombreuses. » Objectif : réduire les inégalités et créer un brassage social qui serait favorable au plus grand nombre.
Un maillage d’associations pour réparer l’ascenseur
« En 2025, l’égalité des chances n’a pas gagné de terrain en dépit d’un système de redistribution puissant qui contribue à réduire les inégalités, notamment de revenus », note le CESE dans son rapport. (Cf. Interview de Fabienne Rouchy ci-dessous). Même constat du côté de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités : « L’ascenseur social n’est pas en panne, mais il est plus lent. En France, seuls 10 % des ouvriers deviennent cadres supérieurs. On affiche "Liberté, égalité, fraternité" sur le fronton de nos écoles, mais la réalité en est loin. On fait une promesse que l’on ne tient pas, ce qui est source de tension sociale et une menace pour la démocratie. Heureusement, nous avons un maillage d’associations et de bénévoles en France qui viennent en aide aux jeunes. »
Lutter contre le déterminisme social, l’association Les déterminés, créée par Moussa Camara en 2015, en a fait son cheval de bataille. Son credo : créer des passerelles entre jeunes des quartiers ou des territoires ruraux et le monde de l’entreprise. « On mène des programmes d’inclusion et de formation pour les plus jeunes, explique son fondateur. On organise des immersions en entreprise. On propose un accompagnement, notamment sur les soft skills (savoir-être) et des outils concrets pour développer un projet entrepreneurial ou intégrer une entreprise. »
Résultat : 1 700 créations d’entreprise en 10 ans, dont 89 % sont encore en vie quatre ans après. Et Moussa Camara de prévenir : « Si on ne s’occupe pas de l’éducation des enfants et des jeunes générations, la société échoue. Investir dans la jeunesse, c’est aussi prévenir le coût du risque social qui ne manquera d’arriver plus tard si on ne fait rien. »
- Inégalités des chances, ce qui compte le plus. France Stratégie 2023
Deux questions à Fabienne Rouchy, auteure du rapport annuel du CESE sur l’état de la France 2025
Selon votre rapport, 89 % des Français pensent que l’école est le principal levier pour garantir une égalité des chances. Quelles sont les propositions du CESE en la matière ?
Le CESE recommande d’améliorer les conditions de scolarisation en réduisant les effectifs par classe, en diversifiant les pédagogies et en aménageant les espaces et les temps scolaires. Il préconise de renforcer l’accès aux soins et à l’accompagnement social et psychique des élèves, et de valoriser davantage les compétences acquises. Il insiste également sur le rôle central des familles comme partenaires éducatifs et sur la nécessité de favoriser la coéducation et la mixité sociale pour que tous les enfants puissent réussir ensemble.
Votre rapport s’intitule Égalité des chances : mythe ou réalité ? Quelle est votre réponse ?
Il existe des transfuges de classe, mais ce sont des exceptions. Les quelques personnes qui s’élèvent socialement ne permettent pas de dire que l’égalité des chances est une réalité dans notre pays, alors que cela pourrait être un objectif politique crédible. Il faudrait mettre en place des politiques publiques ciblées qui puissent poursuivre cet idéal républicain, accompagner les populations qui en ont besoin. Faire un chèque ne suffit pas ! Il faudrait mettre en place des dispositifs d’insertion, de formation de reconversion professionnelle. Cela coûte bien évidemment de l’argent, mais cela représenterait un investissement dont tout le monde pourrait bénéficier.
Pour en savoir plus
- Égalité des chances : mythe ou réalité ? Rapport annuel du CESE 2025
- Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale. Camille Peugny. Éd. Seuil
- Rapport sur les inégalités en France 2025. Observatoire des inégalités
- Déterminé. Comment on s’en sort Moussa Camara Éd. Les Presses de la Cité
À Apprentis d’Auteuil
Dans cadre du 160e anniversaire d’Apprentis d’Auteuil, la fondation a demandé à OpinionWay de réaliser un sondage sur la perception qu’ont les Français sur les déterminismes sociaux dans notre pays. Résultat : 60 % des personnes interrogées estiment que « la société condamne par avance certains enfants en fonction de leur milieu social d’origine ». Et ils sont 81 % à penser que « le lieu où l’on grandit conditionne fortement les opportunités auxquelles on a accès ». Enfin, 66 % pensent que les préjugés liés à l’origine sociale collent à la peau toute la vie.
« Nous ne sommes pas tous nés sous la même étoile en fonction de la famille dans laquelle on vit, du lieu où l’on habite, du travail et de l’histoire de nos parents, constate Emmanuelle Barsot directrice de l’école et du collège Nouvelle chance au Mans. Nous devons mettre en place tout ce qui est possible pour que ces enfants, qui arrivent de mondes différents, soient en lien et s’apportent les uns les autres. Á nous de leur apporter aussi la culture, l’éducation, le savoir-être. Pour parvenir à cette égalité des chances, il faut aider un peu plus certaines familles qui ne sont pas parties avec les mêmes chances. C’est ce que nous proposons à Apprentis d’Auteuil : donner le plus de chances possibles à tous. »
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