Une foule de personnes marchant dans la rue
Société
29 avril 2026

« Le déterminisme social reste très puissant en France »

Qu’en est-il du déterminisme social en France en 2025 ? Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a consacré son rapport annuel à cette question prégnante dans notre pays. Fabienne Rouchy, membre du CESE et autrice du rapport intitulé Égalité des chances, mythe ou réalité ?, revient sur ses conclusions et formule plusieurs propositions.

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Fabienne Rouchy est à l'origine d'un rapport sur l'égalité des chances en France. Elle livre ici les conclusions de ce rapport et des propositions pour faire changer les choses.

Quels sont les facteurs qui contribuent aux inégalités en France ?

Fabienne Rouchy du CESE
Fabienne Rouchy, autrice du rapport sur l'Etat de la France 2025 consacré au déterminisme social Photo (c) CESE

Plusieurs facteurs pèsent sur les inégalités. Il y a d’abord les inégalités d’accès à l’emploi, liées notamment à la désindustrialisation, qui a frappé certains territoires plus que d’autres. Cette désindustrialisation s’est accompagnée de la perte de services publics, de la fermeture de commerces et d’écoles, ainsi que d’un exode rural.

Dans le rapport, nous soulignons aussi que les inégalités se cumulent. Il existe des inégalités de patrimoine : 10 % des Français détiennent 60 % du patrimoine, avec des conséquences directes sur l’accès au logement. Il y a également des inégalités de genre. Même si les filles obtiennent de meilleurs résultats à l’école, elles connaissent ensuite des situations professionnelles moins favorables, en termes de salaires comme de responsabilités. Les familles monoparentales, composées à 80 % de femmes, sont elles aussi particulièrement touchées.

À cela s’ajoutent des inégalités territoriales : les quartiers populaires, les zones rurales et les DROM sont particulièrement concernés. Quand on naît dans une famille qui a les moyens de payer l’école qui convient ou un logement dans une ville pour poursuivre des études, cela contribue de fait à accentuer le déterminisme social.

En France, il faut six générations pour passer d’un milieu populaire à la classe moyenne, contre seulement deux générations dans les pays nordiques. Les politiques publiques pourraient mieux lutter contre ce déterminisme social, qui reste très présent dans notre pays, puisqu’elles sont différentes ailleurs.

Pour réduire les inégalités, le CESE propose un socle commun de droits sociaux sur l’ensemble du territoire. De quoi s’agit-il ?

Dans les territoires d’outre-mer, le montant du RSA n’est pas le même que dans l’Hexagone. Autre exemple : les aides sociales attribuées par les collectivités locales — départements ou régions — ne sont pas identiques partout. Les citoyens n’ont donc pas les mêmes droits selon leur lieu de résidence.

Or l’égalité républicaine suppose une égalité entre les citoyens. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Il faudrait donc garantir un socle de droits identique pour tous les Français.

Selon votre rapport, 89 % des Français pensent que l’école est le principal levier pour garantir l’égalité des chances. Quelles sont les propositions du CESE ?

Le CESE recommande d’améliorer les conditions de scolarisation en réduisant les effectifs par classe, en diversifiant les pédagogies, en aménageant les espaces et les temps scolaires, en renforçant l’accès aux soins ainsi qu’à l’accompagnement social et psychique des élèves, et en valorisant davantage les compétences acquises.

Il insiste également sur le rôle central des familles comme partenaires éducatifs, ainsi que sur la nécessité de favoriser la coéducation et la mixité sociale, pour que tous les enfants puissent réussir ensemble.

Dans son projet de budget initial, le gouvernement souhaitait supprimer 4 000 postes d’enseignants, en expliquant que cette décision était liée à la démographie. Mais ce que l’on oublie de dire, c’est qu’en France, le nombre d’élèves par classe est le plus élevé d’Europe. Les conditions d’enseignement sont essentielles pour faire progresser tous les élèves. Il faut donc mettre en œuvre une politique éducative qui corresponde aux besoins des élèves et de leurs familles.

Elève s'ennuyant en classe
Selon le rapport du CESE, 89 % des Français pensent que l’école est le principal levier pour garantir l’égalité des chances. Photo (c) iStockPhoto

Comment expliquer que l’égalité des chances ne progresse pas davantage, malgré un système de redistribution puissant en France ?

En France, les salaires sont trop faibles, y compris par rapport à nos voisins européens. Nous avons de plus en plus de travailleurs pauvres. Beaucoup de femmes subissent des temps partiels contraints.

Même si notre système social permet d’aider les familles précaires, les jeunes ou les personnes privées d’emploi, il ne permet pas de corriger suffisamment les inégalités.

Votre rapport s’intitule Égalité des chances : mythe ou réalité ? Quelle est votre réponse ?

Il existe effectivement des transfuges de classe, mais ce sont des exceptions. Les quelques personnes qui s’élèvent socialement ne permettent pas d’affirmer que l’égalité des chances est une réalité dans notre pays. Pourtant, cela pourrait être un objectif politique crédible.

Si l’on veut atteindre cette égalité des chances, il faut mettre en place des politiques publiques ciblées, capables de poursuivre cet idéal républicain. Il faut aussi accompagner les populations qui en ont besoin. Faire un chèque ou un virement ne suffit pas. Il faut mettre en place des dispositifs d’insertion, de formation et de reconversion professionnelle.

Cela coûte bien évidemment de l’argent, mais ce serait un véritable investissement dans une politique publique dont tout le monde pourrait bénéficier.