Illustration du déterminisme social, élèves grimpant à la corde à noeuds
Société
09 avril 2026

Camille Peugny : « Pour desserrer l’étau de la reproduction sociale, il faut d’abord agir sur l’école.»

Camille Peugny, sociologue, spécialiste reconnu des questions d’inégalités et de reproduction sociale, analyse dans cette interview les facteurs du déterminisme dans notre pays. 

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Camille Peugny sociologue analyse dans cette interview les facteurs à l'origine des inégalités en France.

Votre livre Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale est paru en 2013. Faites-vous toujours la même analyse aujourd’hui ? 

L’influence des facteurs économiques, sociaux, culturels, le poids des conditions de la naissance ou de l’origine sociale existe toujours et peut-être même davantage à l’heure où les inégalités augmentent. Le fait que les enfants arrivent inégaux à l’école, en fonction de leur milieu social, et que l’école française ne parvienne pas à réduire les inégalités, est un phénomène structurel. 
Depuis le début des années 80, il y a une remontée des inégalités, notamment de revenus. La France a longtemps été protégée de cette remontée des inégalités, qui a touché l’ensemble des pays de l’OCDE au fil des années 90 et 2000, grâce à un système de redistribution efficace. Mais les dernières données indiquent que les inégalités de revenus augmentent aussi en France. Surtout, il y a cette repatrimonialisation de la société française. L’INSEE montre par exemple que l’accès à la propriété du logement parmi les jeunes ménages est devenu plus difficile. Car dans un contexte où le logement coûte très cher, il faut hériter de ses parents ou recevoir des donations de leur vivant et avoir des salaires plus élevés pour devenir propriétaire avant l’âge de 40 ans. Enfin, le recrutement social des grandes écoles ne s’est pas démocratisé non plus. 

Quels sont les facteurs du déterminisme social ? 

On peut distinguer statistiquement les différents facteurs qui pèsent sur les trajectoires des individus et favorisent les inégalités : l’origine sociale ou ethno-raciale, le sexe, le niveau de diplômes des parents… Mais ces différentes variables s’articulent les unes aux autres et interagissent entre elles. Les enfants des classes populaires vont, en moyenne, avoir une moins bonne réussite scolaire. C’est aussi dans les milieux populaires qu’on est plus fréquemment issu de l’immigration et que la taille des fratries est plus importante… Mais certains facteurs, comme la réussite scolaire, sont plus déterminants que d’autres. C’est beaucoup dans le champ scolaire que se reproduisent les inégalités puisque la société française, plus qu’ailleurs, fonctionne aux diplômes. C’est la compétition scolaire qui est décisive pour expliquer la trajectoire des individus sur toute une vie. Il ne faut pas non plus donner l’impression que le déterminisme est écrasant. Des enfants de classes populaires ou issus de l’immigration connaissent heureusement des trajectoires scolaires brillantes. Mais cela demeure l’exception. 

Pourquoi l’école ne parvient-t-elle pas à corriger les inégalités ? 

Notre système éducatif en France est un système élitiste car il vise d’abord à sélectionner les élèves qui vont fréquenter les classes préparatoires ou les grandes écoles au détriment de la réussite du plus grand nombre. Chaque année, 90 à 100 000 jeunes quittent le système scolaire sans qualification ou sans diplôme. Dans les enquêtes PISA, la France fait partie des 2 ou 3 pays où l’origine sociale pèse le plus sur les résultats scolaires. D’autre part, en France, on dépense beaucoup moins pour un élève à l’école primaire et beaucoup plus pour un élève au lycée. Or, ce sont dans les premières années d’école que les inégalités, même si elles existent, sont les plus faibles. Il faudrait donc concentrer l’effort sur ces premières années : avoir des tailles de classes moins élevées, développer un système public de la petite enfance avec des places en crèche plus nombreuses : cela permettrait de réduire les inégalités et de créer un brassage social qui serait favorable au plus grand nombre. 

Quel a été l’impact de la massification scolaire sur les inégalités ? 

La massification scolaire a complètement révolutionné la société française. Au début des années 60, on avait la moitié d’une classe d’âge qui n’allait pas plus loin que l’école primaire. Désormais, on a 3 millions d’étudiants dans l’enseignement supérieur si l’on compte les apprentis. Les taux de scolarisation dans l’enseignement secondaire et supérieur ont fortement progressé. Mais massification ne veut pas dire démocratisation. Aujourd’hui, 80 % d’une classe d’âge passe le bac mais cela s’est fait en créant le baccalauréat technologique dans les années 70, puis le bac professionnel dans les années 80, où les élèves n’ont pas les mêmes caractéristiques sociales que le bac général. Donc, cette filiarisation de l’enseignement contribue à la reproduction des inégalités. Face à la concurrence des enfants des classes populaires, les familles des classes moyennes supérieures ont mis en place des stratégies pour éviter la mixité sociale. 

Dans votre dernier livre Le triomphe des égoïsmes, vous expliquez que les classes moyennes supérieures plébiscitent la méritocratie. Est-ce le triomphe du « quand on veut, on peut » ? 

Les classes moyennes supérieures reconnaissent que les inégalités existent bien. Mais depuis une quinzaine d’années, les cadres expliquent ces inégalités par des différences de mérites individuels. C’est un exemple parmi d’autres de la progression des logiques individualistes attachées au principe de responsabilité, de concurrence et de mérites individuels. Ces grilles de lecture constituent le terreau de ces comportements qui visent à défendre son intérêt, y compris quand cela contribue à détériorer la situation d’autres individus ou groupes sociaux. 

Qu’est-ce qui explique ce changement ? 

Il y a plusieurs raisons. La première, c’est l’élévation de l’origine sociale des classes moyennes supérieures. Au début des années 80, elles étaient fréquemment d’origine populaire. Donc elles restaient attachées à de grands mécanismes de régulation collective, de solidarité, qui étaient les valeurs traditionnelles de la gauche. Aujourd’hui, l’origine sociale des classes moyennes a changé. Le lien avec ces valeurs traditionnelles a tendance à se distendre. La deuxième explication vient de la manière dont elles ont été formées. Les cadres du public et du privé sont de plus en plus nombreux à être formés dans des écoles d’ingénieurs, de commerce ou de management où l’on diffuse beaucoup ces modèles individualisants : l’entreprise, l’innovation, l’initiative. La troisième raison, c’est ce qui se passe dans le monde du travail. Ces salariés qualifiés font face à une individualisation très forte en matière de rémunération ou de gestion des carrières. Nous sommes aujourd’hui dans une logique de compétences individuelles. Enfin, la question des responsabilités individuelles a aussi progressé dans le débat public et médiatique. 

Dans votre dernier livre, vous expliquez que l’égoïsme (et non l’individualisme) est une nouvelle contrainte sociale. Pourquoi ? 

Dans l’histoire des sciences sociales, l’individualisme n’a pas été connoté si négativement pendant très longtemps. Chez Tocqueville, on explique que l’individualisme accompagne la démocratie. Dans les sociétés démocratiques, les individus vont se replier sur leur petite société, c’est-à-dire leurs cercles familiaux, amicaux, et ils vont se désengager de la grande société. Ce que j’explique dans le livre, c’est que ces classes moyennes supérieures adoptent des comportements, des attitudes qui visent à maximiser leurs intérêts, à défendre leur position et leurs avantages tout en ayant conscience que cela dégrade le sort d’autres individus. C’est très important car ces attitudes contribuent à transformer la société. Ces grilles de lecture individualisantes se diffusent au sein de l’espace social. Mais je suis sociologue, pas moraliste. Car c’est la société telle qu’elle fonctionne qui nous contraint à nous comporter de manière égoïste. C’est la lutte de tous contre tous, qui se déploie d’autant plus rapidement que l’État social se retire, que ses protections s’effritent. Ce ne sont pas les individus qui sont en cause mais le fonctionnement de la société. C’est pour cette raison que le sous-titre du livre est « Une nouvelle contrainte sociale. » 

L’ascenseur social fonctionne-t-il encore selon vous ? 

L’ascenseur social fonctionne pour une minorité de personnes. Deux tiers des enfants d’ouvriers exercent des emplois d’ouvriers ou d’employés. Un tiers exercent un emploi de cadres, une profession intermédiaire ou un emploi d’indépendants. Certains verront le verre au 2/3 vide, d’autres au 1/3 plein. Si l’on déployait des politiques volontaristes, on pourrait faire beaucoup mieux. La France ne se donne pas les moyens de faire monter plus vite cet ascenseur social. Si l’on veut desserrer cet étau de la reproduction sociale, il faudrait d’abord agir sur l’école. Car c’est l’école qui distribue des diplômes et les diplômes qui déterminent en grande partie la position sociale et les revenus des individus. Mettre plus de moyens à l’école primaire et s’inspirer de pays qui ont des systèmes scolaires moins élitistes et qui sont davantage attachés à faire réussir le plus grand nombre plutôt que cette culture très précoce du tri et du classement des élèves comme nous l’avons en France. La transmission du patrimoine économique est aussi un autre levier. Une note de la fondation Jean Jaurès indique que d’ici 2040, 9 000 milliards d’euros vont être transmis par les baby-boomers à leurs enfants ou petits-enfants. Ce qui va faire exploser les inégalités entre les héritiers et les autres. Tant qu’on ne s’attaquera pas aux deux sources d’inégalités que sont l’école et l’argent, l’ascenseur social ne pourra pas aller plus vite. 

Pour en savoir plus 

  • Le triomphe des égoïsmes, une nouvelle contrainte sociale. Ed. PUF 

  • Le Destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale. Ed. Seuil 

  • Pour une politique de la jeunesse. Ed. Seuil