Charles Pépin
Société
08 janvier 2026, modifié le 26 janvier 2026

Charles Pépin : « Pour trouver des forces en soi, il faut se tourner vers les autres »

Philosophe et romancier, Charles Pépin publie Où trouver la force et autres questions existentielles, rassemblant la soixantaine de questions qui lui sont le plus souvent posées. Il y répond avec clarté, qu’il s’agisse de trouver la force, la confiance ou la capacité de grandir et d’aimer dans notre époque complexe. 
Propos recueillis par Laure Naimski

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre ?

Depuis trente ans que j’enseigne et traite de la philosophie au lycée, en conférence, sur France Inter ou dans Philosophie magazine, des questions reviennent. J’ai eu envie de les rassembler et d’y répondre, car la philosophie, c’est l’art de la question, mais c’est aussi celui de la réponse, notamment de la réponse engagée. Les questions vont des plus existentielles et concrètes jusqu’aux plus métaphysiques ou spirituelles. Mais le livre peut se lire dans n’importe quel sens, car chaque question est indépendante. Il m’a semblé qu’il en allait de ma responsabilité de philosophe, car les réponses peuvent aider à vivre dans notre époque complexe et angoissante. 


En quoi l’est-elle davantage qu’auparavant ? 

D’abord, il y a le péril écologique et climatique qui menace la survie de l’espèce humaine (un risque qui existe depuis l’arme nucléaire). Ensuite, il y a le terrorisme. Nous venons de commémorer les dix ans des attentats à Paris. Nous vivons aussi de nombreuses impasses politiques, une violence idéologique, le retour de la guerre en Europe... Il m’a semblé qu’en tant que philosophe, je devais, non pas rassurer, mais proposer des perspectives d’avenir. 

La question de la force donne son titre à l’ouvrage. Pourquoi ?

La réponse la plus courante – il faut chercher la force en soi - s’avère extrêmement dangereuse, dans la mesure où l’être humain est d’abord un être de relation, un être social. Au moment de trouver des forces, il doit donc se tourner vers les autres pour recueillir soutien et conseil. Il faut d’abord chercher la force hors de soi plutôt qu’en soi, même si, in fine, le but consiste à tirer de cette recherche une force personnelle. 

Pour trouver la force, deux étapes sont nécessaires. D’abord, on va la chercher hors de soi dans la relation humaine en se tournant vers l’autre et en assumant sa vulnérabilité. On va ensuite trouver des forces en soi faites de ressources, de volonté, d’intelligence, de résilience... Et enfin, il y a le monde qui nous entoure dans lequel on peut trouver de la force, comme la nature ou des ressources d’un ordre plus mystique ou religieux. C’est l’articulation de ces trois ressources qui nous permet de trouver la force. 

Comme pour la confiance en soi ?

Elle n’est en effet jamais simplement une confiance en soi, malgré les ressources personnelles d’expertise ou de compétence dont nous disposons. Elle est toujours aussi une confiance dans les autres, dans la vie et dans l’avenir. Si nous avons confiance, c’est que d’autres personnes nous ont mis en confiance et ont su nous faire confiance. 

Groupe d'amis de dos, illustrant la force d'être à plusieurs
Pour le philosophe Charles Pépin, c'est la combinaison des trois forces puisées dans les autres, en soi et dans le monde qui nous entoure qui rend plus fort. (c) iStockPhoto

Vous expliquez que l’échec peut être vertueux. À quelles conditions ? 

La première est qu’il ne faut pas être dans le déni. Si je ne reconnais pas mon échec, je ne peux pas en tirer de leçon. La deuxième est que je ne dois pas m’identifier à mon échec. Il faut savoir faire la part des choses et identifier ce qui relève de l’échec de mon projet et ce qui relève de l’échec de ma personne, prise dans sa globalité et dans sa valeur. La troisième est qu’il faut prendre le temps d’analyser son échec et se demander s’il nous invite plutôt à persévérer dans la même voie ou bien à bifurquer vers un autre chemin d’existence. Il faut laisser la situation se décanter pour qu’apparaisse la vertu, celle qui sera la bonne. Il y a en a une de persévérance et d’insistance, mais il y a aussi une vertu de bifurcation pour « aller voir ailleurs ». La quatrième est qu’il faut être accompagné, car seul, on manque de clarté, d’autant plus qu’on se trouve un peu blessé et humilié par l’expérience de l’échec, ce qui ne favorise pas un jugement éclairé. On retrouve l’idée de la relation humaine qui met en confiance. 

Les réseaux sociaux font penser aux jeunes que l’herbe est plus verte ailleurs...

Ils doivent prendre conscience que la vie affichée d’instagrammeurs ou d’instagrammeuses sur lesquelles ils fantasment n’est pas la vie réelle, d’autant plus qu’il s’agit souvent d’une laborieuse mise en scène. Ce qui compte, c’est le réel. C’est lui qui va nous rendre heureux, développer notre joie de vivre comme lorsque nous pratiquons une activité sportive, un loisir, que nous entretenons des relations avec les autres. Parce que c’est articulé au réel et au progrès dans la vie réelle. Ce qui compte, c’est de comparer sa réalité d’aujourd’hui à ce qu’elle était hier et de la rendre meilleure. 

Vous vous demandez aussi si nous pouvons soigner, adulte, les blessures de notre enfance...

Les progrès des neurosciences nous procurent un nouvel espoir de pouvoir guérir de nos blessures. On s’est rendu compte que les traumas figent des circuits neuronaux et des schémas de pensée dans le cerveau. Mais il n’est jamais trop tard pour avoir une enfance heureuse. C’est-à-dire que nous pouvons revisiter notre enfance pour détricoter ce qui a été blessant et pour, quelque part, sans être dans le déni ou l’évitement, réussir à se défaire de nos schémas de pensée qui nous entravent et nous handicapent. Par exemple, si un enfant a été tyrannisé par un père très autoritaire, il faut qu’il arrête de se comporter, adulte, comme s’il était toujours face à ce père. C’est notamment ce que nous apprennent les nouvelles thérapies que nous nommons de reconsolidation de la mémoire ou thérapies de la cohérence. Elles nous invitent à faire un voyage dans le passé à travers notre cerveau et à revenir au présent en étant libéré des blessures du passé.

En quoi l’amour permet-il d’inventer le sens d’une vie vraiment humaine ? 

Peut-être que le propre de l’être humain, ce qui fait de nous des animaux différents, c’est cet amour spirituel, cet amour mystérieux, dont nous sommes capables. Peut-être qu’il est la marque du surhumain et que, par lui, nous participons à quelque chose de divin. Mais cet amour peut aussi, plus simplement, être le résultat de l’évolution, nous montrant que nous en sommes devenus capables à force de solidarité et d’entraide. Je laisse la question ouverte.

Où trouver la force et autres questions existentielles

Charles Pépin

Allary Éditions