Jardiniers paysagistes au Campus Saint-Antoine
Formation et insertion
12 juin 2026

« Dans l'enseignement agricole, le vivant et le concret sont de puissants leviers de remobilisation »

Filières porteuses, mutation des métiers, poids du développement durable, place du numérique, accompagnement des jeunes les plus fragiles : Denis Dugord, expert de l’enseignement agricole à Apprentis d’Auteuil, et Laurent Carles, directeur de l’Union nationale rurale éducation et promotion, une fédération de l’enseignement agricole privé, décryptent les grandes évolutions du secteur.

Quelle place occupe aujourd’hui l’enseignement agricole à Apprentis d’Auteuil ?

Denis Dugord
Denis Dugord (c) Philippe Besnard/Apprentis d'Auteuil

Denis Dugord : L’enseignement agricole représente une part importante de notre activité, avec huit établissements et environ 1 650 élèves, dont 350 par alternance. Mais au-delà des effectifs, il faut regarder le poids des filières, leur évolution, leurs débouchés et leur capacité à répondre aux grands enjeux actuels. Aujourd’hui, quel que soit le secteur, les mots-clés de l’enseignement agricole sont la souveraineté alimentaire, l’aménagement des territoires, la biodiversité et le changement climatique.

Quelles sont aujourd’hui les filières les plus porteuses ?

Laurent Carles
Laurent Carles (c) DR

Laurent Carles : La filière canin-félin, par exemple, attire beaucoup, mais les débouchés professionnels sont parfois limités. À l’inverse, l’horticulture ou le maraîchage ont de vrais besoins, mais suscitent moins d’intérêt. L'idéal n'est pas toujours au rendez-vous. L’enjeu est de trouver une adéquation entre l’appétence des jeunes, les formations proposées et les besoins du monde professionnel. Plus largement, les métiers manuels ou en extérieur souffrent encore d’un déficit d’image. Il y a donc un travail important à mener pour les revaloriser, y compris auprès des prescripteurs de l’orientation.

Denis Dugord : Il faut distinguer les filières qui plaisent et celles qui recrutent. À Apprentis d’Auteuil, la plus porteuse est clairement l’aménagement paysager. Elle offre de nombreux débouchés, dans les collectivités comme chez les paysagistes et beaucoup de postes restent non pourvus.

Pourquoi l’aménagement paysager est-il emblématique des mutations actuelles ?

Denis Dugord : Parce que cette filière concentre plusieurs enjeux majeurs : l’emploi, la biodiversité, l’adaptation au changement climatique et l’évolution des pratiques professionnelles. À Marcoussis, sur le campus Saint-Antoine, le programme ministériel « Enseigner à produire autrement » se traduit très concrètement : gestion différenciée, recours à des plantes locales, réduction des intrants, adaptation des plantations aux nouvelles conditions climatiques. Ce sont des transformations très concrètes du métier.

Qu’en est-il du maraîchage et de l’horticulture ?

Denis Dugord : Ce sont des filières qui ont du potentiel, mais qui restent difficiles à valoriser auprès des jeunes. L’enjeu est de montrer qu’elles se modernisent. En maraîchage, il existe déjà de nombreux débouchés et les métiers vont évoluer avec les robots de désherbage, l’intelligence artificielle ou les outils numériques. La production horticole classique recule, notamment en Île-de-France, tandis que le maraîchage, en particulier bio, se développe avec la logique des circuits courts. Sur certains sites, comme Saint-Philippe à Meudon ou Saint-François La Cadène à Labège, on voit émerger l’approche « de la fourche à la fourchette ».

Travaux paysagers - Projet pédagogique en salle de maçonnerie au Campus Saint-Antoine
En formation Aménagement paysager au Campus Saint-Antoine, à Marcoussis, des jeunes mènent un projet pédagogique en salle de maçonnerie avec leur professeur. (c) Geoffroy Lasne/Apprentis d'Auteuil

Les métiers de la mécanique agricole et de l’agroéquipement recrutent-ils aussi ?

Denis Dugord : Ce sont des secteurs qui offrent de vrais débouchés, mais qui souffrent encore d’un manque d’attractivité. Beaucoup de jeunes se tournent spontanément vers la mécanique automobile ou moto. Pourtant, l’agroéquipement est très technique et de plus en plus lié au numérique. Au lycée Val de Drôme, à Montéléger, les jeunes travaillent sur de gros matériels agricoles : tracteurs, moissonneuses, équipements de culture. Ce sont des métiers en pleine évolution.

Comment les nouvelles technologies transforment-elles l’enseignement agricole ?

Laurent Carles : Elles sont déjà présentes dans de nombreuses filières. En forêt, on utilise des simulateurs pour former les jeunes à la conduite d’engins qui peuvent coûter plusieurs millions d’euros. Dans le paysage, on travaille avec l’imagerie par drone, la cartographie, les systèmes d’information géographique. Les diplômes sont aussi régulièrement rénovés pour intégrer les évolutions du monde professionnel dans les référentiels de formation.

Denis Dugord : Le numérique transforme fortement les métiers : conduite assistée, GPS, robotisation, outils embarqués, drones... Et ce n’est qu’un début. Cela montre que l’enseignement agricole n’est pas un secteur figé, mais un univers en mouvement.

Formation SAPAT au Lycée Nature et Services de Sannois, atelier de préparation culinaire
Au Lycée Nature et Services Saint-Jean de Sannois, des jeunes en formation Services à la personne (SAPAT) autour de leur enseignante en atelier de préparation culinaire (c) Roberta Valerio/Apprentis d'Auteuil

Les services à la personne font aussi partie de l’enseignement agricole. Est-ce suffisamment connu ?

Denis Dugord : Pas assez. C’est pourtant une spécificité historique du ministère de l’Agriculture, héritée des écoles ménagères du monde rural. Aujourd’hui, ces formations en service à la personne (SAPVER, SAPAT) ont pleinement leur place dans les lycées agricoles et recrutent beaucoup. À Apprentis d’Auteuil, presque tous nos établissements agricoles sont concernés, sauf Notre-Dame, au château des Vaux.

Laurent Carles : Les besoins sont considérables dans les Ehpad, les crèches et plus largement dans les métiers des services et de l’accompagnement des citoyens. Après une contrition liée au Covid, la dynamique est repartie. Ce sont des secteurs pour lesquels il existe à la fois des besoins sociétaux, professionnels et une appétence des jeunes.

Quelle est la spécificité d’Apprentis d’Auteuil dans ces filières ?

Denis Dugord : Notre spécificité, c’est l’accompagnement. La formation est essentielle, mais notre force réside dans tout ce qu’il y a autour : le suivi individualisé, le lien avec les familles, la capacité à aider un jeune à tenir dans la durée, à ne pas décrocher, à se projeter. Chaque jeune peut s’appuyer sur un éducateur référent et un professeur principal. Cette articulation permet un accompagnement très personnalisé.

Cet accompagnement est-il particulièrement important pour les jeunes les plus fragiles ?

Denis Dugord : Oui. La question du handicap et des fragilités est devenue centrale. Dans certains établissements ou certaines filières, nous accueillons une proportion importante de jeunes en situation de handicap. Il y a quelque chose, dans le rapport au vivant, à la terre, au concret, qui fonctionne particulièrement bien pour certains jeunes. On peut dire que certains viennent aussi se réparer chez nous, dans un environnement plus concret, plus apaisé, plus incarné.

Quels sont les atouts des classes de 4e et 3e de l’enseignement agricole ?

Denis Dugord : C’est une vraie singularité de l’enseignement agricole. Les jeunes quittent le collège classique, rejoignent ce cadre et passent le brevet de l’Éducation nationale en fin de 3e. Dès cette étape, ils découvrent le vivant, les métiers, les projets concrets. Pour certains, c’est une réponse à une difficulté scolaire ou à un début de décrochage. L’impact peut être très fort : ils retrouvent une dynamique, une présence, une envie. Environ la moitié poursuivent ensuite dans les filières agricoles ; les autres se réorientent vers d’autres métiers.

Vous développez aussi des BTS. Pourquoi ?

Denis Dugord : Cela permet à des jeunes de poursuivre leurs études alors qu’ils ne l’auraient pas forcément fait autrement. Tous ne peuvent pas partir, se loger ailleurs ou changer d’environnement. Quand on ouvre des poursuites d’études sur place, avec un accompagnement adapté, on peut vraiment changer les trajectoires. En aménagement paysager, par exemple, il y a du travail à tous les niveaux, mais avec un bac ou un BTS, les perspectives d’évolution, de responsabilités ou de création d’activité ne sont pas les mêmes.

La réforme de l’enseignement agricole répond-elle aux transformations du secteur ?

Laurent Carles : Elle s’inscrit dans une ambition plus large autour de la souveraineté alimentaire, du renouvellement des générations et de la transition écologique. La création d’une sixième mission pour l’enseignement agricole, centrée sur l’innovation, les transitions et l’évolution des modèles de production, va dans ce sens. Autre élément important : la création d’un Bachelor agro, avec neuf mentions, pour renforcer l'acquisition de compétences de niveau licence dans les principales filières de productions agricoles et agroalimentaires.

Les jeunes formés à Apprentis d’Auteuil viennent-ils du monde agricole ?

Denis Dugord : Non, très majoritairement. Le lycée Val de Drôme fait un peu exception, car l’établissement est implanté dans un territoire rural où certains jeunes reprennent l’exploitation familiale. Mais dans beaucoup d’autres établissements, notamment à Saint-Antoine à Marcoussis, les jeunes ne connaissent pas du tout ces métiers. Il y a une méconnaissance très forte du secteur, et c’est l’un de nos enjeux : le faire découvrir.

Laurent Carles : C’est aussi l’objectif du programme national d’orientation et de découverte des métiers prévu par la réforme. Il faut faire connaître dès le plus jeune âge la diversité des métiers et des formations de l’enseignement agricole. Il ne s’agit pas seulement de production ou d’élevage : il existe plus d’une vingtaine de filières, avec des débouchés et une utilité très concrète, notamment dans la perspective de la souveraineté alimentaire et de l'adaptation du monde agricole face aux changements et aux dérèglements climatiques.

Plus largement, vers quoi évolue l’enseignement agricole ?

Laurent Carles : Les métiers sont en pleine mutation, et l’enseignement agricole est au cœur de cette transformation.

Denis Dugord : Le réchauffement climatique est le grand fil rouge. Il transforme profondément les métiers agricoles, avec des enjeux majeurs autour de la biodiversité, des circuits courts, de la souveraineté alimentaire, de l’adaptation des pratiques et du numérique. À Apprentis d’Auteuil, nous avons la chance de disposer de supports très concrets : parcs, exploitations horticoles, ateliers techniques. Les jeunes apprennent sur le terrain. Nous travaillons aussi à développer la production de légumes, si possible bio, pour alimenter les cantines. L’idée est d’aller “de la fourche à la fourchette”, tout en formant les jeunes, mais aussi les adultes et les enseignants, à ces nouveaux enjeux climatiques, écologiques et professionnels. C’est pourquoi nous menons aujourd’hui une réflexion filière par filière : où en sommes-nous ? Quels métiers montent ? Quelles formations faut-il développer, transformer ou faire évoluer ? C’est un chantier majeur pour Apprentis d’Auteuil.