Au collège Saint-Paul, jeunes et adultes luttent ensemble contre le harcèlement scolaire
REPORTAGE. Au collège Saint-Paul d'Apprentis d'Auteuil, situé à dix minutes d’Albertville, jeunes et adultes volontaires se forment chaque année ensemble au programme de lutte contre le harcèlement Sentinelles et référents. Un dispositif qui transforme le climat scolaire et renforce la solidarité entre tous. Par Agnès Perrot.
Dans la salle de théâtre du collège Saint-Paul, ce matin de fin septembre, c’est le deuxième jour de la formation Sentinelles et référents. Un programme national financé par l'Agence régionale de Santé, qui permet à des volontaires formés de repérer les situations de harcèlement et à réagir ensemble avec justesse.
Une formation sur quatre jours
Bâtie sur quatre jours (deux modules de deux jours), le temps que des liens se créent, la formation repose sur un apprentissage commun jeunes-adultes, fondé sur l'écoute, le partage et l'expérience.
Au programme : comprendre le mécanisme du "bouc-émissaire", identifier les formes de violence et des discrimination, repérer les situations à risque et apprendre à intervenir sans juger.
Les apports théoriques alternent avec des échanges, des temps de théâtre-forum et d'autres exercices participatifs qui favorisent l'implication de chacun.
Quand les mots frappent
Au menu, ce matin, le « mur des insultes ». Un temps de cohésion qui consiste, pour la quinzaine de jeunes et d’adultes assis en cercle autour de leurs instructeurs, à prononcer chacun, devant le groupe, trois insultes dont ils ont été victimes.
« Connasse », « Gros cul », Sale monstre », « Tu sers à rien » « grosse vache », « Baise tes morts », etc. Une heure durant, les injures fusent. Mickaël Gay, éducateur en charge de la formation, les note sur un papier collé au mur, en demandant le silence. Une fois toutes consignées, il les lit à haute voix, avant que chacun, adultes compris, n'explique pourquoi il les a choisies. Une jeune fille demande à sortir, une autre se met à pleurer.
L'émotion est palpable, la prise de conscience collective. Tous ont saisi, de l'intérieur, la portée de la violence verbale.
Ambassadeurs de confiance
Mis en place depuis 2020 au sein du collège, le dispositif est né du constat, par l’équipe de direction, d’une nette augmentation du nombre d’élèves ayant vécu des événements difficiles avant leur arrivée à Saint-Paul. Son objectif est d’empêcher la naissance de nouveaux boucs émissaires, ces jeunes mis à l’écart bien avant de devenir harceleurs ou harcelés.
Comme Caroline1, qui s'exprimait avec un accent à son arrivée en France ou Richard1, mal habillé aux yeux de ses pairs, tous les deux agressés verbalement, mais aussi physiquement. En grande souffrance plusieurs mois durant dans leur établissement d'origine malgré le soutien de leurs familles, ils ont connu les moqueries, l'angoisse et parfois la violence. Seule solution pour s'en sortir : changer de collège pour se reconstruire.
Des bracelets verts dans la cour de récré
Sélectionnés pour leurs capacités à résister à la pression du groupe, les jeunes formés, appelés "Sentinelles", reconnaissables à leur bracelet vert fluo autour du poignet, repèrent les victimes (boucs émissaires) dans la cour, le bus, la cantine ou les couloirs, prêts à les écouter.
Ils invitent également les témoins « passifs », ces élèves qui ne participent pas directement aux violences, mais ne s’y opposent pas ou font semblant de les ignorer par peur de devenir victimes à leur tour, à prendre conscience de leur part de responsabilité dans les conflits.
Ils signalent enfin les cas de harcèlement, discrimination ou autres intimidations dont ils sont les témoins (ou qu'on leur rapporte) aux adultes. L'ensemble des élèves étant informé, ils ne craignent pas d'être pris pour des "balances". Et n’interviennent pas non plus auprès des agresseurs, un rôle dévolu aux adultes, appelés "référents". « Souvent sollicités par leurs pairs en raison de leur proximité avec eux, ils sont moteurs dans le dispositif et prennent leur rôle très au sérieux », souligne Mickaël Gay.
Avoir du tact
Célia, 11 ans, raconte : « Je suis nouvelle, juste arrivée en 6e. Le harcèlement, je connais. J'en ai subi en CM2, c'était horrible. Mickaël m'a proposé de suivre le programme à mon arrivée et j'ai tout de suite accepté. Devenir sentinelle, c'est une manière de prendre ma revanche en aidant les autres. »
Formé depuis deux ans, Antoine, bientôt 13 ans, élève de 4e, renchérit : « Sentinelle, c’est une posture qui nécessite d'avoir du tact. On doit à la fois faire attention aux élèves qui viennent nous trouver pour un rien en nous disant qu'on les harcèle et aux vrais harceleurs, qui essayent de se faire passer pour des gens sympas. »
Et l'adolescent de citer un cas pas facile à traiter : une fille qui se faisait harceler mais qui, en même temps, harcelait les autres, jusqu'à pousser une élève du haut des escaliers. « Elle avait du mal à s'intégrer. Avec les autres sentinelles, on est beaucoup allés la voir, les référents aussi, ça a pris du temps. Mais elle a fini par comprendre et tout arrêter. »
Une responsabilité collective
Pause déjeuner, propice à la relecture. Les échanges se poursuivent avec les adultes. « Difficile de mesurer le changement de manière scientifique, mais le climat scolaire global s'améliore, toute l'équipe éducative l'affirme de manière unanime » , observe Mickaël Gay.
L'équipe éducative suit les jeunes formés de très près, avec des réunions régulières. Ce programme est passionnant parce qu’il permet de mieux comprendre en quoi le phénomène que nous combattons est la résultante d’une responsabilité collective dont les jeunes sont les premières victimes : celle des défaillances que nous générons en tant qu’adultes... » poursuit-il.
« Ce que j'ai appris en me formant m’a permis de me rendre plus attentive à mes élèves », témoigne Marylène Brusson, professeur de français, qui coanime la formation.
William Ghibaudo, principal du collège, abonde : « C'est un dispositif puissant. Des liens forts se créent entre les jeunes ou entre jeunes et adultes. Je constate que la plupart des sentinelles formées arrivent à mieux faire face aux contraintes de leurs vies, en développant leurs compétences psychosociales2. »
Depuis 2020, 40 jeunes et 17 adultes ont été formés. Le collège compte cette année une vingtaine d’élèves Sentinelles et les insultes ont laissé place à l'écoute, au silences et à la solidarité. Une réussite, mais aussi une nécessité, pour faire perdurer le nouveau climat installé et combattre le phénomène du harcèlement en milieu scolaire.
1. Les prénoms ont été changés.
2. Ensemble de compétences sociales, émotionnelles et cognitives : conscience et maîtrise de soi, capacité à identifier ses émotions, à prendre des décisions, à gérer son stress, capacité à communiquer, à nouer des relations, à coopérer, s'entraider, et à résoudre des conflits, etc.
MICKAËL GAY, UN PROFESSIONNEL ENGAGÉ
Éducateur et documentaliste au collège Saint-Paul d'Apprentis d'Auteuil, Mickaël Gay a fait de la prévention et de la lutte contre le harcèlement scolaire une priorité. Référent sur l'établissement du dispositif Sentinelles et référents, il forme chaque année élèves et adultes à repérer les signes de souffrance et à agir avant qu’ils ne s’aggravent. Calme et attentif, il mise sur l’écoute, la bienveillance et la coopération pour instaurer un climat de confiance et améliorer le vivre-ensemble.
LE DISPOSITIF SENTINELLES ET RÉFÉRENTS
Conçu par le psychologue Éric Verdier, le programme Sentinelles et référents vise à prévenir et à lutter contre le harcèlement scolaire en mobilisant toute la communauté éducative. Il s’appuie sur un binôme de jeunes “sentinelles” et d’adultes “référents”, formés ensemble pour repérer les situations de harcèlement, écouter les élèves en difficulté et favoriser la libération de la parole. Cette approche participative renforce la vigilance collective, la solidarité entre pairs et la qualité du climat scolaire.
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