Quelle place pour les pères à Apprentis d'Auteuil ?

Quelle place pour les pères à Apprentis d'Auteuil ?

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Dans une institution comme Apprentis d'Auteuil, dont la mission est l'accompagnement de jeunes et de familles en grande difficulté, la place des pères, longtemps négligée, interroge les équipes. Comment travailler avec eux ? Leur apporter le soutien nécessaire dans leur rôle parental auprès de leurs enfants ? Illustrations.

Apprentis d’Auteuil, œuvre d’Église reconnue d’utilité publique, a fait de l’accompagnement à la parentalité un de ses axes de travail majeurs, car indissociable de ses missions auprès de jeunes en grandes difficultés. Longtemps négligée ou sous-estimée, la place des pères – qu’ils soient présents ou absents – interroge les équipes, davantage en lien avec les mères pour toutes les questions relatives aux enfants. Mais les habitudes changent. Des pistes d’action se dessinent.
Premier exemple au sein d’un service d’accueil de jour éducatif (SAJE). Le SAJE Janusz-Korczak, situé dans le 15e arrondissement de Paris, accueille en journée des enfants d’âge primaire en difficultés scolaires. Difficultés qui masquent souvent des soucis familiaux.
« Nous recevons toutes sortes de familles, explique Sébastien Jocqueviel, chef de service éducatif. Plus souvent des mères que des pères. Certains pères sont impliqués dans l’éducation de leur enfant, d’autres, non, parfois pour des raisons culturelles ou d’organisation familiale. Parfois en raison d’un conflit conjugal. Nous remarquons qu’une difficulté liée à la relation au père peut créer une instabilité affective chez l’enfant. Notre travail est de donner une place aux pères, de les sensibiliser par rapport à leur rôle. »
L’établissement a ainsi lancé « l’apéro des papas », un temps de discussion informel pendant les vacances, ou encore un séjour annuel pères-enfants. « Le séjour permet de stimuler quelque chose chez le père, détaille le responsable. Il va passer un bon moment, il ne sera pas seulement celui qui répond aux attentes matérielles de l’enfant. Il montrera ses compétences, sa joie de vivre. Cela permet d’ouvrir des portes. Cependant, quand nous essuyons trop d’échecs, quand le père ne répond pas, nous arrêtons, car l’enfant est en souffrance. Il faut aussi travailler avec la mère, pour que le père puisse s’impliquer davantage. »

Accompagner le père comme la mère

Travailler au plus tôt avec les deux parents, c’est l’objectif que se fixe le centre maternel accueil Samarie (Coulommiers 77), unique dans son genre à Apprentis d’Auteuil, qui accueille des jeunes femmes mineures enceintes, la plupart orientées par l’Aide sociale à l’enfance. C’est souvent une rupture familiale qui les amène à Samarie, leur famille n’acceptant pas l’enfant à venir. Beaucoup de futurs pères sont eux aussi encore mineurs. « Il est essentiel que le lien mère-enfant ne soit pas le seul à se nouer, et que le père soit présent à toutes les étapes, explique Marie-Françoise Zerbonne, la directrice. Au quotidien, nous accompagnons les papas qui ont chacun un éducateur référent, comme les mamans, et travaillons avec eux sur les thèmes de la santé, l’insertion professionnelle, la parentalité, la préparation de l’arrivée de l’enfant, de l’accouchement, les soins au bébé… » Les difficultés et réussites ? « Nous notons beaucoup plus de réussites que d’échecs, car les jeunes parents sont pressés de vivre ensemble, de pouvoir être autonomes. Quand ils ne sont plus en couple, c’est nous qui faisons la médiation. Nous travaillons pour qu’ils sortent du conflit, qu’ils se parlent, pour le bien de l’enfant. »

Redonner confiance aux pères

La maison d’enfants Don Bosco, dans les Ardennes. est régulièrement en lien avec des pères, par exemple, lorsque ceux-ci ont la garde de l’enfant ou exercent leur droit d’hébergement. Patrice Lejeune, le directeur constate chez eux un certain dénuement : « J’ai en mémoire ce papa qui ne savait pas comment se débrouiller. Il avait peur de mal faire pour préparer les repas, changer la couche… Il n’osait pas s’autoriser un geste de tendresse, car lui-même en avait été privé enfant. Il nous faut rassurer les pères, les accompagner avec patience. » Toute l’équipe est donc attentive à donner aux papas des clés dans les gestes simples du quotidien, et à leur apprendre à apprécier des moments joyeux autour d’un jeu, d’une sortie au parc ou en forêt, de la préparation des repas.

Partage d'expériences entre pères

La confiance retrouvée est aussi un point central développé dans les Maisons des familles. « À Amiens, nous avons mis en place un groupe de parole entre hommes, à leur demande », explique Jocelyne Drocourt, la directrice. Les pères se retrouvent une fois par mois pour parler de leurs difficultés, librement, sans crainte d’être jugés. Ateliers, sorties… Les pères qui fréquentent la maison s’aperçoivent qu’ils peuvent s’amuser avec leurs enfants, même petits. Non loin de là, en zone rurale, à Montdidier, la parole s’échange au sein d’un atelier réparation de meubles réunissant des papas enthousiastes autour de Jean-Michel, un bénévole très bricoleur.
D’autres Maisons des familles proposent des temps spécifiques pour les papas, comme à Grenoble. Marc Vaubon, éducateur, souligne : « Nous leur expliquons qu’il est important d’être en lien avec leurs enfants, garçon ou fille, en tant que père. Et surtout quand les enfants grandissent. » L’éducateur organise également des sorties ados-pères : « C’est l’occasion pour les adolescents de créer un rapport différent avec leur papa, dans ce cadre. Des fruits réels naissent de ces échanges. »
Une initiative aux retombées très positives, qui permet aux pères de ne pas être seulement celui qui recadre ou punit, sujet souvent abordé en groupe de parole, tout comme celui du respect. Léonard Minkala Albemart témoigne : « J’ai retrouvé ici la sérénité en rencontrant d’autres parents venus de différents milieux et pays. La Maison des familles m’aide beaucoup dans mon rôle de père, cela a été une passerelle pour acquérir les codes d’éducation en France. Ici, les enfants interagissent avec les parents et cherchent à comprendre. J’ai appris à avoir de la patience. Je travaille toutes ces questions avec les éducateurs et les bénévoles, c’est très utile pour moi. »

DU CÔTÉ DU QUÉBEC

Raymond Villeneuve
Directeur du Regroupement pour la valorisation des pères, fondé en 1997 au Québec

Quel esprit a présidé à la création du Regroupement pour la valorisation des pères (RVP) ?

Raymond Villeneuve : Le RVP a vu le jour dans un quartier de Montréal en 1997, à une période où l’image des pères était très négative. L’idée était de promouvoir l’engagement paternel dans une perspective égalitaire, respectueuse et constructive vis à vis des femmes, afin qu’il puisse se traduire concrètement dans la société et les programmes des politiques publiques. Aujourd’hui, on note chez les pères un véritable désir d’engagement auprès des enfants, et le désir de faire équipe avec l’autre parent. Cela fait partie de la norme sociale au Québec, en particulier pour la génération Y des 18-34 ans.

Comment rejoindre les publics les plus en difficulté ?

R. V. : Il n’y a de solution miracle. Les pères et les services sociaux doivent apprendre à dialoguer entre eux. Une famille monoparentale sur quatre est dirigée par un homme au Québec. Nous avons remarqué que la demande d’aide des hommes les plus vulnérables en période de crise est très différente de celle des femmes, mais que les services sociaux ne sont pas toujours en mesure de la décoder. Les  acteurs sociaux commencent à se former.

Quel bilan faites-vous de ces 20 ans ?

R. V. : Ce que l’on vit maintenant, nous ne l’avions pas anticipé. Cela va au-delà de nos attentes : nous sommes en phase avec la société québecoise, en  chemin vers une société égalitaire. Mais nous ne pourrons pas la construire sans les pères. L’idée n’est pas de les y contraindre, mais qu’ils soient partie prenante du projet parce qu’ils aiment leurs enfants, leur conjoint(e), et qu’ils ont envie de sauter dans le train.Les pères ne se savent pas à quel point ils sont importants pour leurs enfants : quand on dit cela, le cœur s’ouvre.

La fondation Apprentis d’Auteuil agit depuis 150 ans pour former et éduquer la jeunesse en difficulté. Avec plus de 80 formations, nous aidons les jeunes en difficulté à s’insérer dans la société tout en accompagnant les familles dans leur rôle éducatif. Nous agissons au plus près des familles avec des structures d’accueil pour enfants ou adolescents en difficultés confiés par les parents ou l’aide sociale à l’enfance. Nous proposons des accompagnements avec ou sans internat. 5 000 collaborateurs aident chaque jour à la prise en charge des jeunes en difficultés et à lutter contre l’échec scolaire. Ils contribuent à leur construire un projet de vie avec un parcours personnalisé. Ce soutien aux jeunes en difficulté et aux enfants déscolarisés permet de découvrir le potentiel et le talent de chacun d’entre eux. Pour soutenir notre association d’aide à l’enfance – n’hésitez pas à faire un don à notre fondation. Apprentis d’auteuil – fondation protection de l’enfance.