Grand dire pour grandir : à Nantes, des jeunes témoignent de leur vie et de leur résilience sur scène
Des jeunes et des familles accompagnés par Apprentis d’Auteuil dans le Nord-Ouest sont montés sur scène, à Nantes, pour témoigner de leur parcours, de leurs combats, de leur capacité à rebondir. Récit de la soirée "Grand dire pour grandir", où le courage et l’émotion étaient au rendez-vous.
Théâtre des 100 noms, à Nantes. L’écrin du théâtre à l’italienne niché sur le quai des Antilles a retenti de paroles inhabituelles le soir du 7 avril. Apprentis d’Auteuil Nord-Ouest organisait Grand dire pour grandir, un événement-plaidoyer à l’occasion du 160e anniversaire de la fondation. Pour la première fois, des jeunes et des familles accompagnés par la fondation dans la région ont témoigné sur scène devant une salle comble, bravant leur timidité, leurs réticences, pour partager avec le public composé de donateurs, de mécènes et d’amis d’Apprentis d’Auteuil, un peu de leur vécu, de leur quotidien, de leur réalité.
Bâtisseurs d’un monde meilleur
Jean-Marc Sauvé, président d’Apprentis d’Auteuil, ouvre la soirée en rappelant qu’il y a 160 ans, un prêtre du diocèse de Paris, Louis Roussel, accueillait les six premiers enfants des rues dans le quartier d’Auteuil pour leur offrir un toit, du pain, une éducation. « Aujourd’hui, explique-t-il, nous avons fort heureusement des politiques publiques plus sophistiquées pour l’enfance, mais les besoins sont grandissants. Les jeunes sont la sève précieuse dont notre société et la France ont besoin. L’éducation et la lutte contre les violences sont des priorités absolues, à la fois individuelles et collectives. Un seul jeune laissé sur le bord du chemin est un scandale. À Apprentis d’Auteuil, nous n’avons pas le monopole du bien, mais nous voulons être les bâtisseurs d’un monde meilleur. »
Combattre le fléau du décrochage scolaire
Sur la scène, place à Lou Roederer, coordinatrice de Coréa, un dispositif de lutte contre le décrochage scolaire créé au lycée professionnel agricole Daniel-Brottier à Bouaye, près de Nantes. Près d’un tiers des élèves y est accueilli au cours de l’année. Face à une salle silencieuse, la jeune femme décrit la réalité du décrochage scolaire, qui peut se manifester de plusieurs façons : ne plus pouvoir se lever le matin ou passer le portail de l’école, terrassé par l’angoisse. C’est aussi être là, en classe, avec la tête ailleurs, préoccupé par son histoire de vie, un harcèlement subi ou des difficultés dans les apprentissages. « Ça peut arriver à n’importe quelle famille, souligne Lou Roederer. Au LPA Daniel-Brottier, nous avons monté le dispositif Coréa - confiance, réussite et accompagnement - pour ces élèves empêchés d’apprendre. Pas à pas, un lien de confiance se noue, en classe et hors de la classe, ce lien indispensable pour modifier le rapport à l’école, le rapport à soi et aux autres. Il n’y a pas de baguette magique, il faut trouver le levier pour que le jeune se remobilise. »
Mila est là pour en témoigner, elle pour qui l’école a été un lieu de souffrance dès le primaire. Elle raconte la mise à l’écart par ses camarades, « les mauvaises expériences », le harcèlement, l’isolement, jusqu’à générer une angoisse profonde. Épaulée par sa mère, la jeune fille a postulé au LPA Daniel-Brottier et se construit petit à petit, portée par son amour des chevaux et de la nature. Elle bénéficie d’un suivi individualisé, de soutien scolaire, d’atelier de gestion des émotions. La psychologue l’aide également à réagir différemment au stress et aux accès de colère. « Aux adultes, je voudrais demander d’être à l’écoute et de faire attention à nous », plaide-t-elle.
Isaac, 14 ans également, monte sur scène avec Maguy, sa maman. Lui aussi a été accueilli au dispositif Coréa. « J’ai eu un parcours compliqué dès la maternelle, se souvient-il, marqué par des moqueries, jusqu’à la violence. » Le harcèlement dont il a été victime a provoqué des crises d’angoisse et un décrochage scolaire brutal. Le choc est immense pour la famille. Sa mère le soutient, cherche des solutions. Enfin, le garçon intègre le dispositif Coréa du LPA Daniel-Brottier. « Et là, j’ai su que j’étais lent mais pas flemmard, juste incompris, raconte Isaac. Mes notes ont progressé, je vais mieux. Tout cela a soulagé ma mère. » Maguy détaille : « Tout cela est arrivé il y a deux ans : les sorties de classe à répétition, les idées sombres. Je n’avais pas mesuré l’intensité de sa douleur. Puis la phobie scolaire s’installe, et la culpabilité aussi. Les médecins font leur job, mais ça ne suffit pas. L’arrivée au dispositif a été un tournant : j’ai vu mon enfant changer, ses nuits moins agitées, son angoisse tomber. Il avait trouvé des personnes justes et bienveillantes, des règles de vie, plus d’estime de soi, et l’envie d’avancer. » Maguy est à présent représentante des parents d’élèves, car l’école ne peut pas tout toute seule. « La plus belle réussite, c’est le sourire de mon enfant. »
« Grâce à la Maison des familles, je me sens plus légère »
Apprentis d’Auteuil a développé il y a une quinzaine d’années les Maisons des familles, en lien avec des partenaires tels le Secours catholique ou ATD Quart-monde : des lieux ouverts aux familles, gratuits, sans inscription, où elles peuvent échanger, partager un repas, suivre des activités diverses, rompre leur isolement. C’est le cas de Sarah qui a entendu parler de ce lieu grâce à une amie. Elle s’était petit à petit renfermée sur elle-même. A longtemps fréquenté des lieux où elle s’est sentie jugée et observée. « Mais pas à la maison des familles. Quand j’y vais, je sors de ma routine. Je vois mes enfants différemment, je prends du recul, je me sens plus légère. » La responsable, Virginie Lasserre, met en avant l’attention particulière dont bénéficie chacun, l’entraide que la Maison des familles suscite, les projets que les parents imaginent et montent avec succès. « La précarité peut isoler, mais chaque parent a des ressources et peut reprendre confiance en lui. » « J’ai un message, enchaîne Sarah. N’ayez pas d’a priori sur les personnes que vous croisez dans le tram, dans la vie de tous les jours. Vous n’avez aucune idée de ce qu’elle a traversé, de ce qu’elle vit. Ici, on peut être ensemble, faire ensemble et vivre ensemble. »
Maïa et Alix, son éducatrice à La Touline, un dispositif d’Apprentis d’Auteuil pour les jeunes majeurs sortis de la protection de l’enfance, montent ensuite sur scène. Maïa, 24 ans, a un long passé au sein de l’Aide sociale à l’enfance. C’est aussi une force de la nature, une jeune femme déterminée, qui se fixe des objectifs. « J’ai été placée à l’âge de 2 ans avec ma sœur jumelle dans un foyer SOS et jusqu’à mes 18 ans. Vers l’âge de 16-17 ans, la pression monte sur les adolescents : à 18 ans, il faut dégager. » La prise en charge s’arrête souvent à la majorité, les contrats jeunes majeurs sont accordés au compte-goutte par les départements, ils sont de plus en plus rares et de plus en plus courts. Résultats, près de la moitié des 18-25 ans à la rue sont d’anciens de la protection de l’enfance. D’où l’importance cruciale de dispositifs tels La Touline d’Apprentis d’Auteuil qui épaule ces jeunes à peine sortis de l’enfance, déjà contraints à l’autonomie sans en avoir ni les moyens ni les soutiens.
Aujourd’hui, Maïa est titulaire d’un bac pro métiers de la mode et d’une mention complémentaire Haute-Couture. Coordinatrice de caisse, elle s’assume financièrement, s’est acheté une voiture, a son propre appartement. La Touline reste à son écoute. Alix, une des éducatrices, pointe toutes les difficultés à devenir adulte quand on a grandi en protection de l’enfance. « Les jeunes ne sont ni assistés ni désengagés. Ils désirent une vie stable et des adultes sur qui compter. Quels choix de société faisons-nous pour que ces jeunes ne soient pas seuls à des moments cruciaux de leur vie ? »
Après les interventions de M. Mathias Mary, adjoint à la maire de Nantes, en charge de la jeunesse, de Michel Ménard, président du conseil départemental de Loire-Atlantique, d’André Martin, vice-président du conseil régional Pays de la Loire, un message d’encouragement et d’amitié de Violette Dorange, marraine de la fondation, est diffusé. Puis Mehdi et son formateur, Laurent Martin, responsable du CFA de Bouguenais, montent sur scène. Mehdi est passionné de pâtisserie et volontaire dans ses apprentissages.
Après une fin de primaire et un début de collège compliqués, Mehdi a découvert la cuisine lors d’un stage. Après un CAP de cuisine, il a enchaîné avec une mention complémentaire traiteur, puis cuisine de dessert, un CAP de pâtisserie et prépare actuellement sa mention complémentaire de pâtissier boutique. Un stage Erasmus en Hongrie lui a ouvert les portes de l’autonomie, de la découverte d’un autre pays et de pratiques professionnelles différentes. L’accueil en internat lui a apporté de la sérénité.
Pour Laurent Martin, son formateur : « Quand les jeunes viennent récupérer leur diplôme, c’est pour moi la plus belle récompense. » Mehdi rempile l’année prochaine pour étudier les techniques du tour (les viennoiseries et les tartes). « Aux entreprises de jouer le jeu, poursuit Laurent Martin. Je lance un appel pour que nous bâtissions des parcours qui donnent confiance aux jeunes. » Mehdi, lui, confie : « Ce que je dirais au Mehdi d’il y a deux ans, c’est de ne pas se prendre la tête, de se concentrer sur le travail et sur les cours, pas sur les mauvaises ondes. »
L’art, un levier éducatif puissant
Corentin, coanimateur de la soirée, résume les leviers qui font avancer les jeunes dont les parcours scolaires ont été trop souvent marqués par l’échec : les pratiques culturelles et scolaires, l’ouverture au monde, les stages à l’étranger grâce à Erasmus. David Fouché, éducateur en IES, résume : « Nous prenons l’élève dans son entièreté et l’aidons à se construire, pour qu’il soit heureux, responsable, autonome, en un mot, debout. » Le défi, selon l’éducateur, est de réussir à individualiser l’accompagnement quand on accueille une centaine de jeunes. Pour dépasser les difficultés, le sport, la découverte d’autres pays, les visites culturelles, les projets artistiques constituent des leviers puissants. Grâce à eux, les élèves s’expriment, se dépassent, vainquent leurs peurs. Pour preuve, Mila qui monte sur scène en slamant une de ses compositions « Je ne suis pas un échec » et Lorenzo qui enchaîne avec un morceau qu’il a écrit : « J’ai grandi, je comprends la souffrance. »
Les employeurs invités à faire preuve d’audace
Les intervenants suivants, le jeune Florian et son chef, responsable de la boutique Lacoste d’une galerie commerciale proche de Nantes, illustrent l’importance de l’insertion socioprofessionnelle. À 17 ans, le jeune homme était déscolarisé après un CAP commerce suivi d’un bac pro stoppé net. Intégré au programme de remobilisation Pro pulse prépa apprentissage « quatre mois rémunérés pas trop scolaires, avec des activités, où on découvre son projet et le monde du travail », comme le décrit Florian, il a rencontré Valentin, son responsable, qui accompagne par ailleurs les jeunes du programme Pro pulse. « J’ai découvert une autre facette de la scolarisation et des profils de jeunes qui cherchent à s’en sortir », explique le responsable.
Après deux stages en boutique, Florian a démarré un CDD et a obtenu un CDI à 18 ans. Grâce à son sérieux, ses compétences et sa soif d’apprendre, il est devenu conseiller de vente et référent de stock.
Aujourd’hui, il a son propre appartement, fait du sport et de la musculation, et se voit bien dans quelques années coach sportif. « Aujourd’hui, je peux regarder les gens dans les yeux, et même si je n’aime pas trop le dire tout haut, je suis fier de moi, confie, ému, le jeune homme. À tous les dirigeants d’entreprise et aux recruteurs présents dans la salle, je voudrais dire : prenez des jeunes comme moi, qui n’ont pas eu un parcours classique, ils pourraient se révéler ! »
Croire en quelqu’un
Après le bel hommage vidéo rendu par Falmarès, jeune Guinéen accueilli à la Maison d’enfants Scalabrini de Vannes à la suite d’un parcours migratoire éprouvant, et devenu un poète reconnu, édité chez Flammarion, place au dernier témoignage de la soirée, particulièrement émouvant : celui de Corentin, qui coanimait l’événement avec Nacera Arnauld des Lions, responsable communication et plaidoyer pour la région Nord-Ouest.
Corentin, ambassadeur de la fondation, partage son parcours avec la salle : « Je ne suis pas là par hasard ce soir. Mon père est passé par Apprentis d’Auteuil, il m’a transmis cette force et cette capacité à ne pas abandonner. C’est grâce à lui que je suis entré aux établissements Daniel-Brottier, à Bouguenais, près de Nantes. » Corentin rend hommage à tous ceux qui l’ont aidé quand il en avait besoin. Le chemin parcouru est immense. Corentin est maintenant un jeune professionnel qui réussit dans le domaine l’assurance à Bordeaux. Son message à la salle, à tous ceux qui côtoient des jeunes, touche le public. Il résonne comme une exhortation : « Croyez-en quelqu’un, même quand lui n’y croit pas. Vous pouvez changer sa vie. »
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