Medhi Djaadi
Témoignages
26 octobre 2026

Mehdi Djaadi : "L'humour fait voler en éclats nos certitudes."

Après Coming Out, un premier spectacle remarqué dans lequel il racontait avec humour et profondeur sa conversion au catholicisme, Mehdi Djaadi est de retour sur scène pour aborder un autre sujet souvent tabou : l’infertilité masculine. S’il interprète à lui seul une trentaine de personnages sur les planches, Couleur Framboise est bien un récit personnel, celui d’un homme dans l’impossibilité de concevoir un enfant. Mehdi Djaadi y partage tout en délicatesse ses questionnements sur la virilité, le désir de paternité et la foi.

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Mehdi Djaadi monte sur la scène de La Scala, à Paris, pour son nouveau spectacle, Couleur Framboise.

Votre spectacle Couleur Framboise traite de l'infertilité masculine, épreuve que vous avez vous-même vécue. En quoi l’humour vous a-t-il aidé à la surmonter ?

Quand on traverse une épreuve, il est difficile d’y trouver de l’humour. Mais assez rapidement, j’essaie de relativiser et, sans rien enlever à la douleur, de repérer les ressorts comiques. C’est une manière de sortir par le haut, par le rire. Je n’ai pas envie de m’apitoyer sur mon sort. Je crois que la tristesse n’élève pas l’âme, alors que le rire et la joie, oui. J’ai donc fait mon choix. Ensuite, pour transformer cette histoire intime en matière théâtrale, je suis passé par trois étapes : l’introspection, l’information et la dérision.
L’introspection, pour comprendre ce qui se jouait au fond de moi : comment l’infertilité interrogeait ma virilité, la paternité, mon couple, mais aussi ce sentiment d’impuissance face aux fausses couches de ma femme.
L’information, parce que je me suis beaucoup documenté et que j’ai découvert que, derrière notre histoire personnelle, se cachait un véritable enjeu de santé publique.
La dérision, enfin. C’est là que commence le travail d’écriture : jouer avec la langue française, trouver le mot juste, le décalage, le recul nécessaire pour faire surgir le rire.
L’humour a ce pouvoir extraordinaire de mettre de la distance avec la douleur sans jamais la nier. Au fond, il ne s’agit pas de rire de la souffrance, mais de refuser de lui laisser toute la place. 

Votre premier spectacle, Coming Out, traitait déjà par le rire d’un sujet intime : votre conversion au catholicisme. L’humour est votre levier pour aborder des sujets tabous ? 

Je viens d’un quartier populaire où l'humour est le langage par excellence. Ironiser sur nos parents, nos peines, c’était notre quotidien, une façon de prendre du recul sur un quotidien difficile. Avec l’humour, on peut parler des sujets les plus inflammables. 
Pour autant, je ne ne me considère pas comme un humoriste : ce que j’aime, c’est me saisir d’un thème complexe et faire à la fois rire et réfléchir  les spectateurs. Mon objectif est que le public ressorte de la salle en ayant fait une expérience intime, en s’étant questionné, voire déplacé.
Le féminisme, la sexualité, la place de la religion sont des sujets sur lesquels les gens sont souvent très campés sur leurs positions. J’aime les bousculer un peu… L’humour est une arme de destruction massive pour faire voler en éclats nos certitudes.

En septembre dernier, vous étiez sur scène pour la veillée des jeunes avec le pape Léon XIV au Stade de France. Comment avez-vous vécu ce moment ?

Je suis très fier d’avoir pu mettre en lumière la pluralité de l’Église et de la jeunesse d’aujourd’hui. Je voulais que chacun puisse se sentir accueilli dans sa singularité, mais aussi montrer cette diversité au pape. 
Ce voyage papal en France m’a fait beaucoup de bien spirituellement, ça va me nourrir longtemps. J’étais tellement heureux que la France découvre la lumière de la foi, celle qui était déjà allumée dans mon cœur depuis des années.

Vous êtes né dans une famille musulmane pratiquante. Quel a été votre chemin jusqu’à la conversion ? 

Depuis tout petit, je suis curieux de l’âme humaine. Enfant, je passais des heures à lire, grâce à ma mère qui m’emmenait tous les mercredis à la bibliothèque. Je voulais tout décoder, tout savoir. C’est cette même curiosité “intellectuelle” qui m’a amené à vouloir comprendre en quoi croyaient les autres, mais aussi une faille d’amour depuis mon enfance. Dieu s’est engouffré dans cette faille et ma foi a grandi.
Ma conversion n’était ni historique, ni politique, j’ai juste suivi ce fil d’amour jusqu’à demander le baptême protestant, à 20 ans. Quatre ans plus tard, j’ai accompagné un ami dans une retraite spirituelle catholique. J’ai vécu une expérience intime très forte, un cœur à cœur avec ce que les chrétiens appellent la présence réelle, qui m’a bouleversé. S’en est suivi un parcours de catéchuménat et je suis entré en pleine communion dans l’Église en 2013.

Vous évoquez une faille d’amour dans l’enfance. Dans quel cadre avez-vous grandi ? 

J’ai grandi dans une famille de quatre enfants, avec des parents d’origine algérienne. Une famille aimante, mais aussi avec ses traumatismes. À l’école, je n’ai jamais trouvé ma place : j’étais un enfant turbulent, en décrochage scolaire, renvoyé de tous les établissements (dix collèges en quatre ans !). Mes parents et les éducateurs de l’Aide sociale à l’enfance qui s’occupaient de moi ont tout essayé, de la pension au préapprentissage. Mais j’ai basculé dans la délinquance, jusqu’à passer six mois dans un centre éducatif fermé. À 18 ans, la prise en charge s’est arrêtée et je me suis retrouvé à la rue.

10 ans plus tard, vous êtes nommé pour les révélations aux Césars, vous jouez au théâtre de l’Odéon... Quels déclics vous ont permis de passer de la rue à la scène ?

Le premier coup de pouce, c’est ma mère qui me l’a donné en me sensibilisant dès l’enfance à la littérature et à l’art en général. Le deuxième, je l’ai eu en maison de correction quand j’ai rencontré celui qui deviendra l’un de mes plus proches amis et qui adorait le cinéma. On passait nos journées à regarder des films, de tous les styles et toutes les époques. J’ai vraiment construit ma culture ciné à ses côtés. Et le troisième déclic est venu à 20 ans quand j’étais SDF et que je squattais à droite à gauche. On m’a présenté un ancien éducateur, qui m’a accueilli chez lui, m’a redonné confiance et m’a poussé à tenter le conservatoire de Valence, moi qui adorais jouer des personnages. J’ai été pris, j’ai poursuivi avec l’École supérieure d’art dramatique de Lausanne, en Suisse, puis tout s’est enchaîné. En 2020, j’ai créé ma propre société de production pour lancer mon premier seul en scène. 
Je dois beaucoup à toutes les personnes, notamment des éducateurs, qui m’ont tendu la main, ont essayé de comprendre quel pouvait être mon moteur, ont cru en moi. À 18 ans je dormais dans la rue, à 36 ans, j’avais mon nom en lettres rouges sur la façade de l’Olympia... C’est un message pour tous les jeunes un peu perdus : tout est possible.

Vous avez envie de voir le spectacle de Mehdi Djaadi ?

Le seul en scène Couleur Framboise se joue à La Scala (13 Boulevard de Strasbourg, Paris 10e) pour 10 représentations à partir du 29/10 et jusqu’au 30/12, puis en tournée dans toute la France jusqu’au avril 2027.
Les dates et tarifs