Christopher Compain : " La culture m'a aidé à penser et à panser mes maux"
Christopher Compain a derrière lui un long parcours d’enfant placé. Jeune majeur, il est accueilli un temps par les établissements sociaux Saint-Martin, durant le passage délicat à la majorité pour les jeunes issus de la protection de l’enfance, puis accompagné par l'Accueil Saint-Gabriel d’Apprentis d’Auteuil. Il poursuit aujourd’hui son chemin, animé de la même volonté de s’en sortir, avec, au cœur, sa quête de savoir et de culture.
28 ans et déjà, un impressionnant CV, des idées et projets à foison, et surtout, une grande détermination. Christopher Compain a tant à accomplir. Le jeune homme prévient d’emblée : « Mon parcours n’a pas été très linéaire. »
C’est donc l’histoire d’un garçon né au Mans, placé avant ses 2 ans dans une pouponnière de l’Aide sociale à l’enfance en raison de violences familiales, puis, à 3 ans, dans une première famille d’accueil. Il en connaîtra trois. Des expériences mitigées, souvent marquées par la stigmatisation et les préjugés envers les enfants placés. « J’ai été placé avec mon frère, qui avait un handicap dû à des négligences graves, raconte-t-il. Seul mon père avait le droit d’hébergement. Ma mère était en incapacité de le faire, en raison de son alcoolisme et de crises d’épilepsie. »
Premières années turbulentes
Les premières années de Christopher sont compliquées. Il est turbulent à l’école, perturbe la classe, n’écoute pas. « Dans la famille d’accueil, c’était difficile aussi. Elle me faisait endosser la responsabilité de mon frère. Pour l’enfant que j’étais, c’était trop. La grand-mère de la famille me disait aussi, “tu peux prier quelqu’un, demander à être plus sage.” À 7 ans, je me suis adressé à Dieu en lui disant : j’ai besoin d’un signe de toi. Fais, s’il te plaît, que le juge n’ordonne pas mon retour chez mes parents. »
Le parcours scolaire étant chaotique, Christopher redouble son CM2 et est orienté vers un ITEP (Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique) qui accueille les enfants souffrant de troubles du comportement « En ITEP, j’ai eu un déclic, se souvient-il. Je voyais autour de moi des jeunes avec d’importants retards scolaires et des comportements violents. Je me suis dit, j’ai deux choix : soit je glisse vers la délinquance, soit je fais des études. Je me souviens d’un film de François Truffaut qui m’a marqué, L’argent de poche. Dans ce film, il y a un enfant turbulent qu’on ne comprend pas, jusqu’au moment où la police intervient et le place. Je me suis identifié à lui. »
Du déclic au désir de s'en sortir
Christopher plonge dans la lecture, fréquente assidûment la bibliothèque, emprunte aussi bien des manuels scolaires que des livres sur les sciences, l’histoire, la littérature, la philosophie, etc. Tout le passionne : « La culture m’a aidé à penser et à panser mes maux. »
Dans sa nouvelle famille d’accueil, la greffe ne prend pas. Christopher se souvient des remarques continuelles sur son statut d’enfant placé, le coût de son entretien, sa supposée bêtise. Confiné à la maison, interdit de sorties, il entend fréquemment : « Tu es en ITEP, tu ne t’en sortiras pas. » « Je devais quitter leur domicile deux fois par mois les week-ends ainsi qu’à Noël, mais c’était très compliqué pour moi qui ne voulait pas retourner au domicile de mon père où régnait la violence, se souvient-il. Je voulais fuir ce milieu. »
C’est ce que Christopher va s’employer à faire les années suivantes, en prouvant tout d’abord qu’il peut s’en sortir à l’école. Il rattrape petit à petit le niveau pour intégrer le collège, puis le lycée. Il fait le choix de filières et d’options sélectives pour entrer dans l’établissement de son choix, en plongeant toujours plus dans les études et les livres.
Objectif : comprendre les codes de la société
Il fournit de gros efforts pour adopter d’autres comportements en classe, comprendre les codes de ceux qui l’entourent, venus d’un autre milieu social. Il s’investit dans le scoutisme, fréquente l’aumônerie du lycée. Soutenu par son parrain, Christophe Le Sourt, prêtre du diocèse du Mans à l’époque et aujourd’hui secrétaire général de la Conférence des évêques de France, il demande le baptême. « J’avais 18 ans et je n’avais pas oublié la promesse que j’avais faite à Dieu à 7 ans. Comme je n’étais pas retourné chez mes parents, j’ai demandé le baptême. La rencontre avec le père Le Sourt a été une étape fondamentale, il m’a soutenu humainement. J’avais beaucoup de questions sur le placement, mon bagage et mes références culturelles différents des autres. Je me posais des questions existentielles sur ma place dans le monde et dans ma famille. »
Un parcours exemplaire
Son parcours force l’admiration : il apprend l’italien au lycée, passe un bac technologique Sciences et technologies de laboratoire, mention physique et chimie, puis s’engage dans une licence d’histoire. Un premier échange interuniversitaire l’emmène au Canada, à l’université du Québec à Chicoutimi, en 2019-2020, durant le premier confinement. C’est pour lui « un printemps de l’esprit ». Un deuxième échange universitaire, en 2022-2023, le conduit à Florence, en Italie. Il y mène des recherches qui nourrissent son master d’histoire, passé à Tours, sur la place de l’Italie dans la politique d’intégration européenne de 1947 à 1957.
Apprentis d’Auteuil l’accompagne par deux fois : au sein du service de suite des établissements Saint-Martin, au Mans, lors du délicat passage des 18 ans pour les jeunes de la protection de l’enfance. Une deuxième à l'Accueil Saint-Gabriel, à Paris, un dispositif dédié aux jeunes anciens en difficulté, qui les épaule dans leur insertion sociale et professionnelle.
Aujourd’hui, Il est fier du fichier réalisé à l’attention des jeunes de la protection de l’enfance et des professionnels, qui répertorie tous les organismes et adresses utiles. Chargé de mission aux Entretiens de Royaumont et au collège des Bernardins, il garde un rêve, celui de débuter prochainement un doctorat. Un jeune homme à suivre de près...
JE N'Y SERAIS PAS ARRIVE SANS...
"... la culture et l'éducation. Si j’ai un conseil à donner à un jeune, c’est de miser dessus. Je pense souvent au Premier homme de Camus, son livre autobiographique. Il cherche à comprendre d’où il vient et comment il s’est émancipé de son milieu. Ça demande une sorte d’exil, un pas de côté. Pour moi, ça n’a pas été un effort, mais davantage une logique de survie réfléchie. Les études et la culture permettent de s’élever.”
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