Kheiron, réalisateur de Mauvaises herbes : "L'école devrait apprendre le b.a.-ba de l'être humain"

Kheiron, réalisateur de Mauvaises herbes : "L'école devrait apprendre le b.a.-ba de l'être humain"

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Dans Mauvaises herbes, son deuxième film en tant que scénariste-réalisateur-interprète, au cinéma le 21 novembre, Kheiron partage ses quatre années passées auprès de jeunes en difficulté. Avec l'envie de transmettre émotion, humour et énergie.

Comment présentez-vous Mauvaises herbes, votre deuxième long métrage ?

Mauvaises herbes c’est l’histoire de Waël, un ancien enfant des rues qui vit de petites arnaques en banlieue parisienne, avec la complicité de Monique, une retraitée. Jusqu’au jour où Victor, un ami de Monique, lui offre une seconde chance : un job bénévole dans son centre pour adolescents exclus du système scolaire

Le titre de votre film est tiré d’une citation de Victor Hugo dans Les Misérables. Vous aimez les citations ?

Je suis fan de citations ! Souvent, elles touchent plus qu’un long discours. J’en collecte sur Internet, des amis m’en transmettent, j’en invente… en me disant qu’elles me serviront peut-être un jour comme : "On ne peut s'empêcher de vieillir, mais on peut s'empêcher de devenir vieux" d’Henri Matisse ou "Il faut donner sans se souvenir et recevoir sans oublier" de Brian Tracy. La citation de Victor Hugo dans Les Misérables : "Mes amis, retenez ceci, il n’y ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais éducateurs" correspondait à la thématique de mon film. J’en ai fait l’accroche.

En quoi l’histoire de Waël ressemble-t-elle à la vôtre ?

Elle s’inspire de mes quatre années à Pierrefitte en Seine-Saint-Denis, auprès de collégiens exclus. Une structure sans moyens cherchait quelqu’un aux méthodes différentes. De par mes activités théâtrales et ma participation au Jamel Comedy Club, ils ont pensé à moi. En fait, mon père avait déjà convaincu le maire avant de m’en parler. Il m’a dit : « Fais-moi confiance. Tu écris des pièces de théâtre, des sketches, des chansons. Tu as un contact particulier avec les enfants. Ce projet ne peut être que positif pour toi. »

Quelles méthodes avez-vous utilisées ?

Comme Waël, j’ai fait avec ce que je savais faire, avec le dialogue et du temps. Par exemple, un jour, un garçon très violent avec une fille m’a avoué qu'en fait elle lui plaisait. Pour tenter de résoudre ce problème de communication, j’ai imaginé un "atelier drague" pour un groupe de garçons, sur une grande place. À tour de rôle, chacun devait décrocher le numéro de téléphone d’une fille qui passait. Toute tentative était suivie d’un débriefing : "Pourquoi ça n'a pas marché ?", "Comment t’es-tu présenté ?",  "Qu’as-tu dit ?". Quand nous ratons une rencontre, c’est que nous sommes mal dans notre peau. Les gens à l’aise ont déjà 50% de réussite. C’est trop important d’être bien dans son corps. L’école devrait apprendre la posture, la voix, le regard : le b.a.-ba de l’être humain. Je suis convaincu que les garçons ont beaucoup appris sur eux-mêmes et sur l’autre, avec cette expérience.

Quels souvenirs gardez-vous de ces années ?

Des souvenirs extraordinaires et une expérience incroyable. Humoriste, j’avais un one-man show bien rôdé qui m’aidait à ouvrir le dialogue. De leur côté, les jeunes m’obligeaient à être attentif à eux toute la journée pour que je réussisse à les "décrypter", à les comprendre et à les aider. Si aujourd’hui, je fais de l’improvisation, c’est grâce à eux. Les adultes ont autant besoin d'être éduqués que les enfants… jusqu'à la fin de leur vie.

Tout est donc question de temps ?

Chaque jour, je devais être utile, fédérateur et positif pour donner aux enfants l’envie de revenir… avec l’espoir qu’en leur offrant le meilleur, ils feraient ce qu’il y a de mieux, avec leurs ressources. Le matin, c’était soutien scolaire. Le déjeuner représentait le moment le plus important de la journée : il durait deux heures. Pourquoi ? Les enfants prenaient plaisir à parler de tout et de rien, autour d’une table de menuisier qu’ils avaient eux-mêmes poncée, peinte, vernie… à laquelle, en conséquence, ils accordaient de la valeur. L’après-midi, ils devaient lire la bande dessinée de leur choix durant quarante minutes. Lire, écrire, c’est apprendre et mieux se comporter ensuite.

Vous semblez vous intéresser à toute forme d’art…

À toutes les disciplines qui rendent un message universel. Pour moi, le cocktail parfait est la richesse du fond et l’accessibilité de la forme. Les rencontres avec une musique, une peinture, etc. mais aussi avec une personne ou un événement sont capitales : elles changent les trajectoires. Quand j’ai écouté l’album Métèque et mat d’Akhenaton, j’ai voulu, comme lui, écrire. Le rap m’a mené à l’humour et l’humour au cinéma.

Dans votre premier film Nous trois ou rien comme dans Mauvaises herbes, l’enfance est omniprésente. Pourquoi ?

J’adore l’enfance. Pour moi, tout se joue entre 0 et 6 ans, quand tout est vrai, pur, cash, quand tout se vit dans l’instant, à 1 000 à l’heure. Sans savoir pourquoi, l’enfance reste toujours dans un coin de notre tête.
Nous trois ou rien retrace la fuite de ma famille de l’Iran vers la France en 1984. Mes parents étaient heureux comme beaucoup d’Iraniens, jusqu’au jour où ils se sont engagés politiquement contre Khomeini et ont été emprisonnés. Quand ils ont dû demander l’asile, ils ont choisi la France des droits de l’homme, de la première Révolution, des Lumières. Ils m’ont légué la possibilité d’être heureux un jour et de tout perdre le lendemain. Ils m’ont transmis leur amour de la langue française au point de la décortiquer et d’en vivre avec mes spectacles et mes films. Ils m’ont permis de suivre une formation de médiation. J’ai appris les incompréhensions possibles entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je dis, ce que l’autre entend, ce qu’il comprend, ce qu’il a envie de me dire, ce qu’il me dit et ce que j’entends. J’essaie de partager tout cela du mieux possible. En vivant à 1 000 à l’heure sans regret, en faisant de chaque jour, un jour utile… le premier et le dernier du reste de ma vie.

Kheiron en quatre dates

  • 1982 Naissance de Manouchehr Tabib dit Kheiron, le 21 novembre à Téhéran
  • 1984 Arrivée de la famille en France
  • 2015 Sortie de Nous trois ou rien, premier film de Kheiron sur l’amour familial et l’idéal du vivre-ensemble
  • 2018 Sortie le 21 novembre de Mauvaises herbes, deuxième film de Kheiron avec Catherine Deneuve, André Dussollier et Leila Boumedjane, et spectacle 60 minutes avec Kheiron au théâtre L’Européen à Paris et en province
La fondation Apprentis d’Auteuil agit depuis 150 ans pour former et éduquer la jeunesse en difficulté. Avec plus de 80 formations, nous aidons les jeunes en difficulté à s’insérer dans la société tout en accompagnant les familles dans leur rôle éducatif. Nous agissons au plus près des familles avec des structures d’accueil pour enfants ou adolescents en difficultés confiés par les parents ou l’aide sociale à l’enfance. Nous proposons des accompagnements avec ou sans internat. 5 000 collaborateurs aident chaque jour à la prise en charge des jeunes en difficultés et à lutter contre l’échec scolaire. Ils contribuent à leur construire un projet de vie avec un parcours personnalisé. Ce soutien aux jeunes en difficulté et aux enfants déscolarisés permet de découvrir le potentiel et le talent de chacun d’entre eux. Pour soutenir notre association d’aide à l’enfance – n’hésitez pas à faire un don à notre fondation. Apprentis d’auteuil – fondation protection de l’enfance.