Boris Cyrulnik : "Le façonnement de l'enfant commence même avant sa conception !"

Boris Cyrulnik : "Le façonnement de l'enfant commence même avant sa conception !"

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Le 8 septembre, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik remettait à Adrien Taquet, secrétaire d’État en charge de l’Enfance et des Familles, le rapport de la Commission des 1000 premiers jours de l’enfant qu’il a présidée pendant un an. Le point sur cette période décisive pour le développement social, cognitif et affectif de l’enfant.

Comment le rapport des 1000 premiers jours est-il né ?

Quand j’étais étudiant dans les années 1960, on nous apprenait qu’un enfant qui ne parle pas ne peut rien comprendre, que c’est un “tube digestif” jusqu’à ses deux ans. Depuis la découverte de la neuro-imagerie, on sait que le bébé est une petite personne en construction constante, et qu’il comprend beaucoup plus de choses qu’on ne le pensait. On sait aussi que son développement psychologique et affectif commence dès la naissance, et même avant. J’en ai parlé dans mes premiers ouvrages. Emmanuel Macron, avec qui j’avais travaillé avant qu’il ne devienne président de la République, connaissait mes livres et m’a demandé de présider une commission sur les 1000 premiers jours de l’enfant.

À quoi correspond cette période ?

C’est un moment crucial dans le développement du système nerveux de l’enfant. Pour l’OMS*, il va du 4e mois de grossesse jusqu’à ses deux ans et l’apparition du langage. Mais dès la première réunion de la commission, nous sommes tous tombés d’accord pour dire que le façonnement de l’enfant commence beaucoup plus tôt, avant même sa conception ! Si une jeune femme de 14 ans, qui n’a pas métier, pas de famille et qui prend des substances,  rencontre un jeune homme de 16/17 ans mal socialisé et addict à la cocaïne, on peut prédire que l’enfant qu’ils vont mettre au monde se développera mal. À l’inverse, si les parents s’entendent, sont insérés socialement, l’enfant devrait connaître un bon développement.

Quel est le principal résultat de ces 140 pages ?

Une femme doit être entourée dès le début de la grossesse pour que l’enfant puisse se développer. Quand j’avais 20 ans, mes copines avaient toutes un ou deux enfants. Aujourd’hui, les femmes deviennent mères à presque 31 ans. Elles ont fait des études, travaillent, ont une vie sociale. Puis elles mettent au monde un bébé et se retrouvent seules à la maison avec un “petit tyran domestique”. Avant, il y avait la famille, le village, mais maintenant ? Il faut lutter contre l’isolement et le stress des jeunes mères, afin qu’elles puissent créer une niche sensorielle et affective sécurisante dès les premières années de vie de leur enfant.

Que proposez-vous pour lutter contre l’isolement des mamans ?

La présence du père est primordiale dès le premiers mois de la grossesse, pour sécuriser la maman et le bébé. Avant, les papas partaient tôt le matin et rentraient tard le soir, quand le bébé dormait déjà. Pour la première fois depuis des siècles, ils vont remplir une fonction affective, et plus seulement sociale. L’allongement du congé paternité est un véritable progrès pour favoriser le développement de l’enfant, mais aussi pour soutenir et entourer les mamans. Même si cela n’est pas suffisant, et que nos autres propositions méritent autant d’attention des médias et du gouvernement !

C'est-à-dire ?

La création de maisons des 1000 jours ! Avant, les femmes se donnaient des conseils éducatifs, aujourd’hui, elles s’informent dans les livres. Il faut recréer du lien social, et c’est le rôle de ces maisons des 1000 jours que nous préconisons. Les parents pourraient échanger, partager leur expérience, des conseils. Autre nécessité : développer la recherche sur la toute petite enfance en France. Un bébé qui se développe bien connaîtra une biographie facile. A l’inverse, celui qui se développe mal rencontrera de nombreuses difficultés dans son existence.

Comment les difficultés familiales peuvent-elles perturber le développement de l’enfant ?

L’isolement de la mère, la précarité sociale ou la violence conjugale affectent fortement la niche sensorielle de l’enfant. Une mère isolée a plus de chance de faire une dépression avant et après l’accouchement. Des parents stressés et noyés dans leurs difficultés ne pourront pas sécuriser leur tout-petit. La violence conjugale, qui touche 10% des couples, fait aussi des ravages. Le bébé est terrorisé, choqué, son cerveau est comme “sidéré”. Ces enfants connaissent des difficultés de développement neurologique, psychologique et affectif. Mais tout n’est pas joué au bout de ces 1000 jours : un bébé est facile à blesser, mais facile à rattraper.

Quel est le rôle des institutions et des associations comme Apprentis d’Auteuil ?

Nous espérons des mesures du gouvernement : il faut améliorer l’accueil de la petite enfance, accompagner les parents, lutter contre l’isolation des mamans. Les associations ont aussi un grand rôle à jouer pour réparer les bébés… et agir sur leur environnement, en soutenant les parents avant et après la naissance, en priorité les plus fragilisés.

La fondation Apprentis d’Auteuil agit depuis 150 ans pour former et éduquer la jeunesse en difficulté. Avec plus de 80 formations, nous aidons les jeunes en difficulté à s’insérer dans la société tout en accompagnant les familles dans leur rôle éducatif. Nous agissons au plus près des familles avec des structures d’accueil pour enfants ou adolescents en difficultés confiés par les parents ou l’aide sociale à l’enfance. Nous proposons des accompagnements avec ou sans internat. 5 000 collaborateurs aident chaque jour à la prise en charge des jeunes en difficultés et à lutter contre l’échec scolaire. Ils contribuent à leur construire un projet de vie avec un parcours personnalisé. Ce soutien aux jeunes en difficulté et aux enfants déscolarisés permet de découvrir le potentiel et le talent de chacun d’entre eux. Pour soutenir notre association d’aide à l’enfance – n’hésitez pas à faire un don à notre fondation. Apprentis d’auteuil – fondation protection de l’enfance.