Précarité, une main tendue aux plus fragiles

Précarité, une main tendue aux plus fragiles

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Apprentis d’Auteuil en fait le constat tous les jours : la précarité et l’isolement touchent durement les plus fragiles, en particulier, les jeunes et les familles. Témoin d’un grand nombre de situations critiques, la fondation, en lien avec des partenaires, réfléchit sur ces problématiques qui impactent la vie des personnes.

Cette fin d’après-midi, sur les hauteurs de Toulon, les jeunes rentrent les uns après les autres à la résidence sociale à orientation éducative (RSOE). Esteban, 21 ans, prépare une licence pro en alternance pour devenir développeur web. Cet ancien de la protection de l’enfance était il y a un an sans logement ni travail. Soulagé, il explique : « Ici, je reçois un soutien moral des éducateurs et des conseils pour l’organisation de la vie de tous les jours. J’ai pu accéder à un logement pas trop cher. Grâce à mon apprentissage, j’arrive à mettre de l’argent de côté pour mon futur loyer et mon permis. » Kelly, 17 ans, est arrivée à la RSOE en octobre 2021 Les relations avec sa famille sont conflictuelles. La jeune femme prépare l’arrivée de son bébé. « Ma vie va changer dans quelques mois, cela m’angoisse un peu... »
La RSOE épaule Esteban, Kelly, et tous les autres jeunes âgés de 16 à 25 ans, arrivés sous son toit en situation de précarité sociale, financière ou de logement. Leur point commun, le manque de confiance en soi et en les autres. « La RSOE est née du constat qu’après 18-20 ans, personne n’est là pour tendre la main aux jeunes sans soutien familial, souligne Eric Caliendo, adjoint de direction. L’idée était donc de regrouper au même endroit des professionnels qui œuvrent ensemble, sur différents champs, pour que les jeunes puissent se sentir en confiance et trouver les clés pour s’insérer par le logement et l’emploi. »
Du cousu main, comme le précise Frédéric Baudot, le directeur, car chaque situation est différente, les jeunes les plus en difficulté étant les sortants de la protection de l’enfance, souvent très fragilisés par des années de parcours familial chaotique, et isolés socialement. « Nous essayons d’avoir la réponse la plus individualisée possible en fonction des besoins de chacun. Nous les accompagnons sur tous les plans, en lien avec nos partenaires locaux : gestion du budget, accès aux droits, logement, insertion professionnelle, autonomie, santé, hygiène, etc. »

Des paramètres à prendre en compte

Constatant l’importance croissante de la question de la précarité ces dernières années, qui apparaît en filigrane dans l’accompagnement de nombreux publics, la fondation en a fait un des thèmes de son plaidoyer 2022. « Nous ne sommes pas des "spécialistes" de la précarité, confirme Pascale Lemaire-Toquec, directrice Ressources éducatives et Accompagnement métiers à la fondation, mais nous pouvons témoigner de ce que nous voyons des situations de grande pauvreté et de ce qu’elles provoquent chez les personnes que nous accompagnons dans nos différents dispositifs. Celles-ci ont un impact sur leurs capacités à se former, trouver un emploi, élever leurs enfants, travailler, etc. Il est donc indispensable de s’intéresser à ces paramètres (logement, nourriture, santé, etc.) et d’y travailler en partenariat avec d’autres structures ou associations, si nous voulons correctement mener à bien les missions d’accueil, d’éducation de formation et d’insertion qui sont les nôtres. »
C’est ce que font les Maisons des familles, ouvertes à tous dans des quartiers à forte mixité sociale. Celle de Montdidier, dans la Somme, cherche à créer du lien entre les bénéficiaires pour rompre leur isolement, améliorer le quotidien dans un contexte de délocalisation des entreprises et de chômage. Ateliers, repas conviviaux, accompagnement individuel et collectif, rien n’est laissé au hasard. Pour pallier aux difficultés des plus fragiles économiquement à faire valoir leurs droits ou à effectuer leurs démarches en ligne, un relais CAF, animé par un jeune en service civique, a été créé sur place.

Tisser du lien avec d’autres

À la Maison des familles d’Amiens, des liens ont été noués avec des assistantes sociales de secteur et des associations, dont une qui fournit des fruits et des légumes gratuits. Des distributions sont faites sur place, des ateliers pour apprendre à les cuisiner sont aussi organisés. « De nombreuses personnes qui fréquentent notre Maison des familles sont en situation de précarité, précise Martine Roc, la directrice. Les produits frais coûtent trop cher pour la majorité. Certains se tournent vers des distributions alimentaires, mais d’autres sont tellement isolés et démunis qu’ils n’y vont pas. »
Depuis que l’établissement a déménagé pour une maison plus grande en 2019, à proximité de quatre quartiers prioritaires, elle touche une grande diversité de personnes, dont certaines touchées par le chômage, la pauvreté. « L’objectif de la Maison des familles, c’est de pouvoir tisser du lien avec d’autres, qu’on soit un adulte ou un enfant. C’est essentiel. Ils ont tendance à s’isoler : l’envie de sortir disparaît quand on ne sait pas comment joindre les deux bouts. La précarité conduit à un isolement affectif et social. »

Aller au devant des plus isolés

Le cercle vicieux de la précarité qui conduit à l’isolement, celui-ci renforçant la grande pauvreté, c’est le quotidien de certains jeunes accompagnés par le centre de formation continue (CFC) du Var, à Brignoles. Depuis septembre 2021, celui-ci a inventé une toute nouvelle méthode pour atteindre les 16-30 ans isolés, errants, qui vivent dans les villages enclavés du Haut-Var : le Bus des possibles. « Là-haut, confie Gérard Mahé, le directeur, ils ne disposent d’aucun moyen de locomotion. Or tous les organismes de formation se situent sur le littoral, loin de chez eux. Certains n’ont même pas de quoi manger. Le CFC est un peu le messie. » Le bus sillonne les villages, va à la rencontre des jeunes pour les remobiliser et coconstruire avec eux un parcours professionnel sur-mesure en six mois.
« Les jeunes y ont la possibilité d’acquérir les savoirs et les compétences relationnelles et organisationnelles de base, pour qu’ils puissent au final entrer en apprentissage ou en formation, et trouver un emploi », conclut le directeur.
Pour tous ces dispositifs dédiés aux jeunes les plus éloignés de l'emploi et de la formation, tels les jeunes ciblés par le Bus des possibles ou par Impact Jeunes, un travail de fourmi, de patience, de confiance. Afin de conduire ces jeunes que la vie a isolés à reprendre confiance dans leurs capacités et à se projeter dans l’avenir.

DEUX QUESTIONS À DENIS COLOMBI, SOCIOLOGUE

Que recouvre aujourd’hui le terme de précarité en France ?
Selon une statistique du Crédoc (1), si l’on retire les dépenses contraintes (logement, énergie, alimentation, etc.) aux 10 % des Français les plus pauvres, le reste à vivre - qui doit couvrir l’habillement, les loisirs l’épargne - est évalué à 80 euros. Ce qui est vraiment peu, d’autant que ce chiffre est une moyenne ! La pauvreté s’impose aux personnes dans la vie de tous les jours, pour, par exemple, gérer leur budget : impossible pour ces familles d’épargner quand il ne reste pas de quoi manger. Toutes les dimensions de leur vie se voient contraintes et ne leur permettent pas de sortir de la précarité.

Quelle est la spécificité de la précarité des jeunes ?
La précarité des jeunes est d’abord celle des jeunes de classes populaires, dont les parents sont ouvriers, employés ou chômeurs qui vivent souvent en milieu rural ou dans des quartiers périphériques. Ces jeunes ne font pas ou peu d’études et se retrouvent rapidement dans une situation précaire. Au-delà de la précarité familiale, il existe aussi une précarité liée à l’insertion dans le marché du travail via les stages, les contrats d’apprentissage plus ou moins précaires. Plutôt que de LA jeunesse, il faudrait parler DES jeunesses qui affrontent des situations économiques et sociales bien différentes.

(1) Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie

La fondation Apprentis d’Auteuil agit depuis 150 ans pour former et éduquer la jeunesse en difficulté. Avec plus de 80 formations, nous aidons les jeunes en difficulté à s’insérer dans la société tout en accompagnant les familles dans leur rôle éducatif. Nous agissons au plus près des familles avec des structures d’accueil pour enfants ou adolescents en difficultés confiés par les parents ou l’aide sociale à l’enfance. Nous proposons des accompagnements avec ou sans internat. 5 000 collaborateurs aident chaque jour à la prise en charge des jeunes en difficultés et à lutter contre l’échec scolaire. Ils contribuent à leur construire un projet de vie avec un parcours personnalisé. Ce soutien aux jeunes en difficulté et aux enfants déscolarisés permet de découvrir le potentiel et le talent de chacun d’entre eux. Pour soutenir notre association d’aide à l’enfance – n’hésitez pas à faire un don à notre fondation. Apprentis d’auteuil – fondation protection de l’enfance.