Junior Fritz Jacquet : « Les éducateurs ont su voir autre chose que la violence chez moi. »
À 46 ans, Junior Fritz Jacquet, sculpteur de papiers et designer d’objets lumineux, bénéficie d’une renommée internationale. Devenu Grand maître en origami, il retrace son parcours qui l’a mené d’Haïti à Saint-Ouen et à Apprentis d’Auteuil.
À quel âge êtes-vous arrivez en France et comment avez-vous découvert l'origami ?
Je suis né en Haïti et je suis arrivé en France à 7 ans, dans le cadre d’un regroupement familial, avec mon frère et ma sœur. J’ai découvert l’origami, grâce à ma maîtresse à l'âge de 7 ans. Puis à nouveau vers 12 ans, à la bibliothèque de Saint-Ouen. J’avais séché les cours et je suis passé à la bibliothèque. À l’époque, Saint-Ouen était en zone d’éducation prioritaire. Un des bibliothécaires aidait des enfants à faire leurs devoirs après l’école, de manière informelle, en attendant que les parents viennent les chercher. Une fois les devoirs terminés, il nous apprenait à faire des origamis.
J’ai d’abord observé, puis j’ai très vite réussi à faire mes premiers pliages. Le bibliothécaire m’a ensuite indiqué un livre d’origami que j’ai emporté chez moi. En regardant ce livre, j’ai découvert qu’il existait une association d’origami : c’est comme ça que j’ai intégré le Mouvement français des plieurs de papier, l’une des premières associations de pliage en France.
Pourquoi l’origami vous a-t-il autant “accroché” ?
Ma dyslexie s’accompagne d’un mode de repérage très visuel : je ne vois pas les choses de manière linéaire : je les appréhende en trois dimensions. L’origami correspondait parfaitement à ma façon de comprendre.
Dans quelles circonstances êtes-vous arrivé à Apprentis d’Auteuil ?
C’est le juge Laffont, au tribunal de Bobigny, qui a décidé de me placer à l’Aide sociale à l’enfance. Son idée, c’était surtout de m’éloigner de mon quartier : je traînais beaucoup et j’avais de mauvaises fréquentations. Je n’étais pas loin de basculer dans la délinquance. À 11 ans, j’ai été placé à la fondation à Marcel-Callo dans l’Oise où je suis resté jusqu’à ma majorité. À 17 ans, j’ai passé mon BAFA (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur) puis je suis devenu animateur à Saint-Philippe à Meudon.
Avec les jeunes, je me suis rendu compte que l’origami pouvait être utile. J’ai même enseigné le pliage à d’autres animateurs en formation. Ensuite, je l’ai toujours utilisé comme un moyen d’expression et d’encadrement avec les jeunes.
Vous avez fait des créations pour des institutions et des grandes marques : où en êtes-vous aujourd’hui dans votre activité ?
J’ai beaucoup travaillé avec des grandes marques, des galeries ou des agences. Mais je commençais à me lasser de ce fonctionnement : une œuvre est accrochée, vendue, mais ça ne va pas plus loin. Peu de gens imaginaient qu’on pouvait créer un monde entier avec du papier. N’ayant pas trouvé de soutien, j’ai autofinancé mon exposition L’Océan de Léa.
L’an dernier, j’ai donc loué une patinoire désaffectée à Saint-Ouen pour créer la plus grande installation entièrement en papier, sur 2 000 m². L’installation a beaucoup surpris : le ministère de la Culture a labellisé l’exposition, et elle a ensuite voyagé : le Grand Palais, Washington, le Quai d’Orsay, Nice, Clichy, le château de Vaux-le-Vicomte, et elle continue de circuler. Quand elle a commencé à faire du bruit, cette exposition a changé le regard de beaucoup de personnes et m’a apporté davantage de visibilité, donc davantage de propositions de projets. L’exposition a aussi été déclinée sous le nom de L’Odyssée de Léa lorsque les visiteurs cheminent d’une salle à l’autre.
Aujourd’hui, vivez-vous de votre art ?
J’ai créé mon entreprise Junior Fritz Jacquet Designs. Même si, quand on est artiste, on “survit” plutôt qu’on ne vit. Mais aujourd’hui, j’ai la chance de gagner suffisamment ma vie pour assurer mon quotidien.
Pourtant vous bénéficiez d’une certaine reconnaissance ?
Oui, la Nippon Origami Association m’a attribué le titre de Grand maître en origami. J’ai reçu le titre honorifique de “trésor vivant de l’artisanat français” par la Chambre des métiers. Et j’ai aussi contribué, modestement, à faire reconnaître le papier et le carton comme matériaux d’art. Cela permet notamment à des artistes du papier d’accueillir des apprentis, pas seulement des stagiaires.
La fondation fête ses 160 ans cette année. Quel impact a eu Apprentis d’Auteuil sur votre vie ?
Quand je suis arrivé à la fondation, je n’étais pas sur une voie “tranquille”. Adolescent, j’étais tumultueux. Les personnes ressources que j’ai rencontrées m’ont aidé à canaliser mon énergie, à reprendre confiance en moi et dans les adultes, et à me projeter plus loin que ce que je voyais autour de moi. Tout jeune a besoin d’un tuteur pour grandir. Certains éducateurs, parfois eux-mêmes cabossés par la vie, ont su voir autre chose que de la violence chez des jeunes comme moi. Ils m’ont aidé à grandir. Je suis toujours encore en contact avec des éducateurs ou des enseignants de l’époque. Les réseaux sociaux rendent cela plus facile aujourd’hui.
Avec le recul, qu’est-ce que la fondation vous a apporté avant tout ?
En un mot : un cadre. Je viens d’une famille d’immigrés : mes parents travaillaient beaucoup, ils n’avaient pas fait de grandes études, il fallait faire vivre la famille. La fondation m’a apporté un cadre dans lequel j’ai ressenti que j’avais le droit de grandir et de m’épanouir. Elle m’a permis de rencontrer des personnes ressources qui m’ont cadré, calmé, aidé à me construire.
Vous évoquez aussi la “force du réseau” des anciens d’Apprentis d’Auteuil.
Oui. Les gens n’imaginent pas la puissance de ce réseau : être un ancien de la fondation, c’est appartenir à quelque chose de très étendu. Cela peut permettre de créer des opportunités, de se soutenir, de se rappeler la chance qu’on a eue et de la transmettre.
Vous aidez encore la fondation aujourd’hui ?
Quand je peux, j’aide : je donne des œuvres pour des ventes caritatives, j’affiche le logo sur des supports d’exposition, et quand je passe à la télévision ou dans la presse, j’en parle. Je rappelle aussi à certains clients que la fondation a joué un rôle dans mon parcours, et que la soutenir a du sens. J’essaie d’être un ambassadeur : on m’a donné, j’essaie de rendre. Je suis aussi parrain de la fondation Foujita, une fondation abritée par Apprentis d’Auteuil.
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