Société
12 janvier 2015

Catherine Gueguen : ce que les neurosciences nous apprennent sur les émotions et l'éducation

ENTRETIEN. Les neurosciences affectives permettent de mieux comprendre le développement du cerveau et les réactions des jeunes enfants face au stress, aux frustrations et aux émotions fortes. La pédiatre Catherine Gueguen revient sur ce que ces connaissances peuvent changer dans les pratiques éducatives, sans pour autant dicter une méthode d’éducation. Propos recueillis par Agnès Perrot.

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Catherine Gueguen est un médecin pédiatre formé en haptonomie et en communication non violente. Auteur de plusieurs essais sur l'éducation et les neurosciences, elle explique dans cet entretien en quoi les découvertes récentes des neurosciences sur le cerveau peuvent aider à repenser l’éducation.

Qu’est-ce que les neurosciences affectives nous apprennent aujourd’hui sur le développement cérébral ?

Catherine Gueguen

Catherine Gueguen : Ces travaux montrent que le cerveau de l’enfant est encore très immature et particulièrement plastique au cours des premières années de vie.

Certaines zones cérébrales impliquées dans la régulation des émotions, l’attention, le langage, les fonctions exécutives ou encore le contrôle des impulsions arrivent progressivement à maturation dans les premières années de vie. Ces capacités se développent au fil des expériences et des relations que le jeune enfant entretient avec les adultes qui prennent soin de lui. (1)

Ces découvertes invitent à porter un autre regard sur le comportement de l’enfant. Un jeune enfant ne réagit pas avec les capacités émotionnelles ou cognitives d’un adulte : son cerveau est encore en maturation. Lorsqu'il se met en colère, pleure intensément, s'oppose ou peine à maîtriser ses émotions, il ne dispose pas encore des capacités pour réguler seul ce qu'il ressent. 

Quel rôle l’adulte joue-t-il dans cette maturation ?

Les interactions avec les adultes jouent un rôle essentiel. Lorsqu’un adulte accueille les émotions de l’enfant, l’aide à mettre des mots sur ce qu’il ressent et l’accompagne pour retrouver son calme, il participe au développement de ses capacités à réguler ses émotions, à développer son empathie et à se sentir en sécurité.

Que se passe-t-il dans le cerveau de l’enfant face à un stress important et répété ?

Face à une situation vécue comme menaçante — par exemple des cris, des menaces ou des humiliations répétées — l’organisme de l’enfant active des réponses de stress.

Dans ces moments-là, ses capacités de réflexion et de régulation peuvent être moins disponibles. Ses capacités d’attention, d’apprentissage et de mémorisation peuvent également être perturbées. Lorsque ce stress devient intense et répété, il peut même fragiliser certains processus de maturation. (2) 

Comment accompagner un jeune lorsqu’il est submergé par une émotion forte ?

Lorsqu’un enfant est envahi par une émotion intense, il n’est pas en capacité, dans l’instant, de raisonner comme un adulte ou de se calmer seul. Dans ces moments-là, l’objectif n’est donc pas d’obtenir immédiatement un changement de comportement, mais d’aider l’enfant à retrouver progressivement son calme.

Avec le temps, ces expériences répétées permettent à l’enfant de développer ses propres capacités d’autorégulation. L’enjeu n’est pas d’éviter les émotions fortes, qui font partie de la vie, mais de l’aider à apprendre progressivement à les reconnaître, à les comprendre et à les traverser dans une relation sécurisante.

Faut-il éviter toute frustration dans les premières années de la vie ?

Non, bien sûr. L’enfant a besoin de rencontrer progressivement des limites adaptées à son âge. Elles participent à son développement et à l’apprentissage des règles de la vie en société. L’enjeu n’est pas de supprimer toute frustration, mais de l’aider à la traverser avec l’accompagnement d’un adulte.

Ces connaissances changent-elles notre regard sur les crises ou l'opposition ?  

Ces découvertes invitent à ne plus voir uniquement une crise, une opposition ou une agitation comme un comportement à faire disparaître, mais aussi comme le signe de ce que l’enfant traverse. 

Derrière une crise ou une agitation, il peut y avoir de la fatigue, de la frustration, de l’angoisse ou un débordement émotionnel que l’enfant ne sait pas encore exprimer autrement. Comprendre ce qui se joue derrière le comportement ne signifie pas renoncer aux limites, mais permet de répondre de manière plus adaptée aux besoins de l’enfant.

Les neurosciences peuvent-elles vraiment dicter nos pratiques éducatives ?

Les neurosciences ne dictent pas une méthode éducative. Elles apportent des connaissances sur le développement de l’enfant et nous invitent à réfléchir à la manière dont nous l’accompagnons.

Le stress chronique, les humiliations ou les violences éducatives peuvent fragiliser les processus impliqués dans l’apprentissage et la régulation émotionnelle. À l’inverse, un environnement sécurisant et une relation de confiance avec l’adulte soutiennent le développement de l’enfant.

Ces travaux apportent un nouvel éclairage sur la relation adulte-enfant : ils montrent que l’éducation ne repose pas uniquement sur la transmission de règles, mais aussi sur la qualité du lien dans lequel ces apprentissages se construisent. 

Ces découvertes risquent-elles de culpabiliser les parents ?

Un enfant n’a pas besoin d'adultes parfaits, mais d'adultes capables de créer une relation suffisamment sécurisante et de rester attentifs à ses besoins.

Il est également important de rappeler que les relations humaines sont faites de tensions, d'erreurs et de  réparations. Ce qui compte, ce n’est pas l’absence totale de tensions ou d’erreurs, mais la capacité à renouer le lien après un conflit ou une difficulté.

Quel est, selon vous, l’enjeu essentiel de ces recherches aujourd'hui ?

Mieux comprendre ce qui se joue dans le développement du tout petit pour adapter notre manière de l’accompagner. Si l’on considère que son cerveau est encore en maturation et que ses comportements ont un sens, notre manière de l'élever peut évoluer.

Éduquer, ce n’est pas seulement transmettre des règles ou obtenir un comportement attendu de l'enfant. C’est aussi accompagner progressivement la construction de ses capacités émotionnelles, relationnelles et sociales, afin de lui permettre de devenir autonome.
 

(1) Kolb, B. & Gibb, R. (2011), « Brain Plasticity and Behaviour in the Developing Brain », Journal of the Canadian Academy of Child & Adolescent Psychiatry, 20(4), p. 265-276.

(2) National Scientific Council on the Developing Child (2005), Excessive Stress Disrupts the Architecture of the Developing Brain, Working Paper No. 3, Center on the Developing Child, Harvard University.