Laurent Guérin, maître de maison : "Le lien, c'est le premier levier en Maison d'enfants"
Maître de maison à la Mecs Les Lauriers, à La Roche-sur-Yon, Laurent Guérin veille au bien-être des jeunes filles accueillies dans l'établissement de la protection de l'enfance. Après avoir longtemps travaillé dans la restauration, ce cuisinier de formation a fait de son métier l'axe central de sa mission auprès des jeunes : préparer à manger, c'est prendre soin, faire plaisir, créer du lien...
Arrivé en 2004 aux Lauriers, à La Roche-sur-Yon, alors que l’établissement ne dépendait pas encore d’Apprentis d’Auteuil, Laurent Guérin a d’abord été recruté comme cuisinier. Il découvre presque par hasard l’univers de la protection de l’enfance au foyer des garçons. Cuisinier de métier depuis l’âge de 13 ans, il cherche alors un poste compatible avec sa vie de père : un mi-temps, avec des horaires plus réguliers que ceux de la restauration classique, afin de s’occuper de sa fille.
Ce nouveau cadre lui ouvre un univers qu’il ne connaissait pas. Très vite, il comprend que son travail ne se limite pas à préparer les repas. Ce qui l’accroche d’emblée, c’est le lien avec les jeunes. Il dit avoir toujours eu un bon contact avec eux, une capacité intuitive à sentir leurs fragilités, leurs tensions, leurs besoins.
La cuisine, un outil éducatif
Dans le contexte souvent délicat d'une Maison d'enfants, il mesure vite ce que la cuisine peut représenter : un repère, un apaisement, une forme de soin. Bien manger, pour lui, n’est pas un détail. C’est déjà une manière de prendre soin. “Quand l’estomac va bien, l’esprit peut aller mieux”, résume-t-il. La cuisine devient ainsi son premier outil éducatif : faire à manger, faire plaisir, transmettre aussi, quand c’est possible, des savoir-faire à des jeunes qui en ont envie.
En 2012, avec l’arrivée d’Apprentis d’Auteuil à la tête de la Maison d'enfants, Laurent Guérin, alors en CDI à mi-temps, se voit proposer un poste à temps plein de maître de maison. Il découvre progressivement le métier. Dans l'équipe, chacun participe à l’ensemble de la vie quotidienne. Il conserve une place centrale en cuisine, qu’il continue de considérer comme un outil de travail essentiel.
Une présence masculine dans une Mecs de filles
En 2016, nouveau tournant : l'unité des filles déménage dans un pavillon construit spécialement pour cela. Le bâtiment est conçu pour deux maisonnées de huit filles, avec pour chacune, un maître ou une maîtresse de maison. Un poste est proposé à Laurent Guérin. Au départ dubitatif, car Il se plaisait dans l’équipe du foyer de garçons, il accepte le défi. Après des débuts un peu difficiles - sa présence dans un foyer de jeunes filles pose question à l'équipe majoritairement féminine - les relations s’apaisent. Voilà désormais près de dix ans qu’il travaille dans ce foyer.
L'autonomie se construit pas à pas, sur un temps long. "Le travail, dit-il, consiste d’abord à accompagner ces jeunes filles âgées de 13 à 18 ans au quotidien : entretien de la chambre, linge, repas, courses, rendez-vous médicaux, démarches diverses. Le maître de maison n’est pas un parent, insiste-t-il, mais plutôt une figure de référence, un adulte repère, qui accompagne vers l’autonomie."
Apprendre à trier son linge, faire une machine, ranger sa chambre, faire des courses, prendre les transports, gérer un budget, s’occuper de sa santé : pour certaines jeunes, tout cela semble simple ; pour d’autres, c’est une montagne à gravir. Laurent Guérin rappelle que beaucoup arrivent avec un passé très douloureux. Des jeunes filles ont subi des violences sexuelles, des négligences éducatives. Certaines présentent de grandes difficultés autour de l’hygiène, du rapport au corps, et peuvent en venir à se scarifier. Il faut alors avancer avec tact, ne jamais forcer, proposer un cadre, répéter, accompagner, laisser faire seule quand c’est possible. “Je montre une fois, puis elles essayent. Pour certaines, ça marche très bien. Pour d’autres, c’est beaucoup plus compliqué.”
Il observe aussi que certaines jeunes se sentent paradoxalement rassurées par le désordre. "Une chambre en bazar peut être, pour elles, un environnement familier, presque sécurisant, précise-t-il. Dans ces cas-là, l’enjeu est de retravailler avec elles les gestes les plus élémentaires, sans jugement, mais sans renoncer au cadre." Quand la situation devient intenable, l’équipe intervient, nettoie, remet de l’ordre, puis reprend le travail éducatif avec la jeune.
Une alimentation saine qui allie plaisir et qualité
Au sein du foyer, Laurent Guérin continue de faire de la cuisine un levier central. Il prépare tous les repas en semaine, anime des commissions “menus”, travaille avec des produits locaux, du bio quand c’est possible, avec des producteurs vendéens, commande en gros pour l’épicerie sèche, gère les stocks, pense les quantités. Avec un budget de 8,50 euros par jour et par jeune pour les trois repas et le goûter, la marge de manœuvre reste contrainte, mais il défend une autre manière de nourrir : pas de produits transformés, des préparations maison. Moins de déchets, plus de sens. Pour lui, cette attention à l’alimentation participe pleinement de l’accompagnement éducatif. Il montre aux jeunes qu’avec des produits simples, on peut bien manger, cuisiner, inventer, se faire plaisir. Certaines y restent indifférentes ; d’autres s’y révèlent. Trois jeunes filles se sont ainsi orientées vers la cuisine. L’une d’elles, arrivée à 13 ans après un parcours très lourd, longtemps fermée et inaccessible, s’est peu à peu ouverte. En cuisine, elle s’est révélée créative, intuitive, douée. Elle a ensuite poursuivi en CAP cuisine, a trouvé du travail. Pour Laurent Guérin, ces trajectoires rappellent qu’il faut parfois un levier très concret pour remettre un jeune en mouvement.
Tenir et savoir durer
Le maître de maison remarque des situations de jeunes de plus en plus complexes. Le lien tissé avec chaque jeune devient pour lui le principal levier. Il se souvient d’une jeune fille de 13 ans, victime d’abus sexuels, qu’il a accompagnée en 2023 dans toutes les étapes qui ont suivi les faits : prise en charge, dépôt de plainte, rendez-vous médicaux. Deux ans plus tard, alors qu’elle n’était plus accueillie à la Mecs, elle l’a rappelé pour lui demander de l’accompagner lors du procès aux assises de son agresseur. Il y a passé deux jours auprès d’elle, jusqu’au verdict : 14 ans de prison. Pour Laurent Guérin, cet épisode dit tout du métier : être là, tenir, rassurer, accompagner jusqu’au bout.
Après plus de vingt ans sur le terrain, Laurent Guérin estime être à sa place. Son métier exige selon lui de la tolérance, de la solidité, des limites claires, et la capacité à tenir son rôle sans empiéter sur celui des autres professionnels. Face aux jeunes filles, "il faut savoir désamorcer par la parole, rester droit dans ses bottes, garder un cap dans des situations parfois très dures," confie-t-il.Il tient aussi à rappeler aux jeunes filles qui vont bientôt sortir de la Mecs que la fondation garde ses portes ouvertes aux anciens et anciennes. Certaines reviennent dire merci, donner des nouvelles, partager leur parcours. Ces retours comptent beaucoup pour lui.
Pour tenir, Laurent Guérin a appris à couper une fois le portail franchi. C’est, à ses yeux, une petite victoire indispensable pour durer. Il se consacre à sa fille, aujourd’hui âgée de 14 ans. Il se ressource grâce au billard, qu’il pratique en compétition... En toutes circonstances, le maître de maison garde au cœur une conviction : toutes les avancées comptent, même les plus ténues.
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