Le travail éducatif en milieu ouvert : des enfants protégés à domicile, des familles soutenues dans leur rôle
Les services éducatifs Louis-et-Zélie-Martin, à Colmar, abritent une équipe d’assistance éducative en milieu ouvert. Cette modalité de protection des enfants s'exerce au sein même du domicile familial. Les enfants sont suivis et accompagnés par des éducateurs spécialisés, en lien étroit avec la famille, étayée dans son rôle et ses compétences parentales.
Un mercredi à Colmar, aux services éducatifs Louis-et Zélie-Martin. Au programme ce matin pour un petit groupe d’enfants, la médiation animale, animée par l’association Agatéa. Un petit tour de table pour que chaque enfant identifie son humeur du jour, puis place au découpage des légumes. Chacun s’applique avant le moment très attendu : l’animatrice sort les cochons d’Inde, puis le chinchilla, de leurs paniers. Mia, Valentin, Nora, Eryn et Hazal apprennent à s’occuper des animaux, à les nourrir et à les caresser avec douceur et respect. Ils sont aux anges. « C’est un atelier qui permet aux enfants de s’apaiser et de canaliser leurs émotions, tout en prenant soin des animaux », explique Stéphanie Malaise-Kern, cheffe de service éducatif.
Un travail à partir du quotidien des parents
Cette maison qui déborde de vie et d’activité abrite un service d’assistance éducative en milieu ouvert avec hébergement (AEMOH). La particularité d’une telle mesure, prononcée par le juge des enfants, est le suivi au domicile parental. L’enfant reste chez lui, ce qui évite les ruptures familiales. Les éducateurs spécialisés interviennent au domicile des parents, à raison de deux ou trois fois par semaine, et toujours en binôme. Ils peuvent ainsi mieux évaluer la situation et les conditions de vie, croiser leurs regards, proposer des actions en partant du quotidien de la famille, de ses compétences et de ses atouts. Des temps d’entretien individuel et des temps collectifs sont également organisés, avec des sorties, des ateliers parents-enfants.
« Nous travaillons toujours à partir du quotidien du parent, de sa réalité, explique Stéphanie Malaise-Kern, cheffe de service éducatif. Par exemple, les règles, les rythmes et les besoins de l’enfant, la place de chacun dans la famille. Notre conseillère en économie sociale et familiale intervient sur les questions d’équilibre alimentaire, d’éducation au goût et de gestion des courses et du budget. » Dans l’acronyme AEMOH, le H pour hébergement signifie que l’enfant, s’il est d’accord ainsi que son parent, peut rester dormir la nuit au service si c’est nécessaire, en cas d’urgence, de conflit ou de besoin de prendre un peu de distance.
« Un petit problème avec maman »
Parmi les 25 enfants suivis en AEMOH, Mia, 8 ans, bientôt 9. L’atelier médiation animale terminé, elle va dessiner et jouer dans la salle dédiée avec ses amies. Cette petite fille très vive et au caractère affirmé, suivie depuis six mois par le service en AEMOH, a d’abord vécu en Maison d’enfants. « On a eu un petit problème avec maman, mais on ne rentrera pas dans les détails, explique Mia avec assurance. Maman, elle m’a eue à 19 ans. Elle était très jeune, elle ne pouvait pas bien s’occuper de moi, alors j’ai été placée. Je l’ai retrouvée quelques années plus tard. Là, je suis en CE2. Je viens ici plusieurs fois par semaine. » Le mercredi, le samedi, le soir après l’école, Mia bénéficie d’activités avec ou sans sa maman et de soutien scolaire dans les locaux du service. Sa maman est accompagnée parallèlement par le service qui la soutient dans son rôle parental.
Des causes multiples
« Les raisons d’une mesure d’AEMO sont multiples, détaille Barbara Brignon, éducatrice spécialisée. La violence intrafamiliale, les conflits, la négligence éducative, la déscolarisation massive, la sexualité borderline, les addictions, y compris celle aux écrans, la précarité... » L’équipe met ses compétences, son écoute, son empathie au service des jeunes et de leur famille. Un véritable travail de dentelle pour les éducateurs qui suppose d’entrer dans le quotidien de la famille, de faire comprendre la mesure et ses enjeux pour pouvoir travailler ensemble sur les objectifs fixés par le juge, et, si possible, de nouer la confiance. Les ordonnances prononcées par le juge des enfants sont de six mois renouvelables. Exceptionnellement, la mesure d’AEMOH peut être prolongée, pour éviter la rupture entre deux prises en charge par des organismes différents.
Une maman volontaire
Pour Natacha, maman de deux enfants - une grande fille de 21 ans qui a déjà quitté le domicile familial, et un adolescent de 12 ans - la mesure d’AEMOH débute tout juste. Son garçon fait déjà l’objet d’un suivi en institut thérapeutique éducatif et pédagogique. Elle explique la violence de son ex conjoint, les crises de son fils, sa dépression et ses propres addictions à l’alcool. Elle recherche des solutions pour son garçon, qui nécessite une prise en charge adaptée. « Je pars du principe que les éducateurs ne sont pas là pour nous embêter, mais pour nous aider. Si l’on reste bloqué, cela ne marche pas. Je sais que j’ai besoin d’aide pour mieux faire les choses pour le bien de mon fils. » La cheffe de service la rassure, lui rappelle qu’elle ou son fils peuvent appeler à toute heure en cas de difficulté. « Vous êtes une maman volontaire, vous essayez de trouver des solutions, et cela, c’est énorme, lui répond Stéphanie Malaise-Kern. Nous sommes là pour vous aider, en soutien, en appui, dans l’éducation de votre enfant. »
Des adolescents fragiles
Après le déjeuner qu’elle a aidé à préparer, Chiara, 17 ans, prend une pause. La jeune fille vient tous les mercredis au service. Son plaisir, c’est d’aider la maîtresse de maison à cuisiner pour une trentaine de personnes. « J’aime faire des gâteaux, confie Chiara. Aujourd’hui, ce sera un au yaourt et un autre au chocolat pour le goûter. » Chiara est arrivée au service Louis-et Zélie-Martin en novembre 2025, sur décision de la juge des enfants. Elle avait déjà bénéficié auparavant d’une mesure similaire dans autre structure de prévention. « Je me dispute pas mal avec ma mère et suis déscolarisée depuis un an, explique-t-elle. J’étais en apprentissage pour être fleuriste et en internat. Mais c’était difficile à vivre, cela ne me plaisait pas. » Même si l’adolescente avance tout doucement, la situation est encore très fragile : « Ici, ça me plaît, mais des fois, je n’ai pas envie de venir. Faire de la cuisine, ça me fait plaisir et discuter avec les éducs aussi. Je me sens en confiance avec eux. Mais je ne me projette pas vraiment dans l’avenir, j’essaie de ne pas trop y penser. Il me faut du temps. »
Le chemin parcouru
Pendant que son fils Antony joue dans une pièce proche, Anna fait le point avec Barbara Brignon. Pour cette maman et son fils, c’est la fin de la mesure d’AEMOH, exceptionnellement prolongée de six mois. Anna est partagée entre joie et tristesse, elle qui s’est beaucoup attachée à l’équipe éducative. Solaire, elle s’exclame : « J’ai toujours accepté leur aide ! Ma vie était un chaos. » Elle raconte son enfance dans un foyer instable, des parents alcooliques, un père routier, souvent absent, à l’insulte facile : « Ado, j’étais devenue la mère de ma mère et de ma petite sœur. Plus tard, j’ai été abandonnée par le père de mon enfant pendant ma grossesse. Je ne savais pas comment élever un enfant. »
Durant son accompagnement aux services Louis-et-Zélie-Martin, Anna a travaillé sur le lien fusionnel avec son fils, et sur le cadre éducatif à poser avec lui. Elle a fait un gros travail sur elle pour comprendre d’où venaient ses accès de colère et le besoin de compenser en gâtant son garçon : « J’essayais de lui faire plaisir, mais pas de la bonne façon. C’est ce que j’ai vécu avec mon père. Quand il revenait, il nous achetait plein de jouets. J’ai reproduit sans le vouloir. En arrivant dans le service, j’avais un peu peur. Mais notre éducateur, Eric, était très pédagogue, il nous expliquait vraiment les choses. En avançant, c’est devenu un peu notre famille. Ils nous conseillent, quand j’appelle, ils sont là. Il n’y a pas de jugement. Ils nous écoutent. Nous avons tellement de chance qu’ils ne nous aient pas lâchés ! »
Barbara, qui intervenait avec Eric auprès d’Anna, complète : « Quand Anna sentait la tension monter, elle pouvait appeler à tout moment pour décharger les émotions et éviter le passage à l’acte verbal ou physique. Nous avons aussi offert un espace de parole à Antony pour qu’il comprenne bien la mesure, pour travailler cette angoisse de la séparation et de l’abandon. »
La vie continue
Aujourd’hui, au bout de 18 mois, la mesure prend fin. Beaucoup de choses ont pu être mises en place. Anna a fait le nécessaire pour trouver une place en internat à son fils, qui entre bientôt au collège. « Je veux qu’il ait le choix de ce qu’il veut faire dans la vie, il a des capacités. Je ne veux pas reproduire avec mon enfant ce que j’ai connu. » Antony sourit, acquiesce : « Ça va mieux maintenant. Il y a eu des progrès ! » Barbara Brignon le rassure : « Tu as le droit d’être triste et inquiet. L’internat, c’est une nouvelle expérience pour toi. Tu sais que cette séparation dans la semaine, ce n’est pas une rupture. »
Aujourd’hui, la vie continue : une nouvelle mesure a été prononcée par le juge, l’AEMOH se poursuit avec un autre acteur du champ social. Anna part, le cœur plus paisible : « J’ai fait des efforts grâce à la main reçue d’Apprentis d’Auteuil. Je suis fière d’avoir eu la fondation dans ma vie. » « Anna, vous avez fait un chemin incroyable ! », conclut Barbara Brignon.
EN RÉSUMÉ
Les établissements Louis-et-Zélie-Martin de Colmar comportent un service d’assistance éducative en milieu ouvert avec hébergement (AEMOH) et un accueil éducatif de jour (AEJ).
L’AEMOH est une mesure d’aide éducative renforcée qui permet d’accompagner la famille pour l’étayer dans son rôle parental tout en maintenant l’enfant chez lui.
L’AEJ, lui, est un dispositif d’accompagnement (sans hébergement) de jeunes suivis par les services de l’Aide sociale à l’enfance.
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