Protection de l'enfance
28 mai 2019

Jamal, du Bangladesh au Pays nantais. Itinéraire d'un enfant du monde.

Jamal Uddin Suhel, 23 ans, est un ancien de la Maison d’enfants Daniel Brottier de Bouguenais (44). Arrivé à 15 ans en tant que mineur non accompagné, il a depuis réalisé son rêve en ouvrant, il y a deux ans, son propre restaurant à Nantes. Un parcours exemplaire. Portrait.

Jamal dans son restaurant nantais. Photo : Laëtitia Notarianni/Apprentis d'Auteuil

Au pied de ce bel immeuble situé en plein centre-ville de Nantes, les portes bleues du Royal Indien tranchent avec la couleur des autres restaurants de cette petite rue piétonne. Décoration sobre, photographies du Taj Mahal au mur, ambiance chaleureuse, dès l’entrée, on pénètre dans l’univers de Jamal Uddin Suhel qui vient vous saluer à la porte. Voilà deux ans que ce jeune restaurateur de 23 ans a exaucé son rêve : ouvrir son propre restaurant en France. Un rêve né quand il vivait encore loin de chez nous dans sa petite ville du Bangladesh. Car cet ancien de la Maison d’enfants Daniel Brottier de Bouguenais a un parcours pour le moins atypique.  

Pour l’amour de la gastronomie française

Jamal n’a que 15 ans quand il arrive en France. Mineur non accompagné, il est pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance qui l’oriente d’abord vers une famille d’accueil près de Nantes. « Lorsque mon père est mort, j’ai décidé de quitter ma mère, mon frère et ma sœur pour venir en France, explique-t-il avec son débit de mitraillette. C’était le seul moyen pour moi de choisir mon avenir. Si j’étais resté au Bengladesh, j’aurais travaillé dans la couture comme les autres membres de la famille, alors que ce qui m’intéressait, moi, c’était la cuisine ! Pourquoi la France ? Parce que je savais que c’était le pays de la gastronomie et de la bonne cuisine. » Tout simplement.
Jamal arrive donc en France mais ne parle pas un mot de français. Il a tout à apprendre de ce pays qu’il ne connaît pas. « Les premiers mois ont été un peu durs, confesse-t-il avec pudeur. Il faisait froid. J’étais plongé dans mon dictionnaire bengali-français pour comprendre ce que les gens me disaient. J’étais un peu perdu… Mais ma famille d’accueil m’a bien aidé. » Et Jamal n’est pas du genre à se laisser décourager à la première difficulté. Il suit des cours de français dans un collège, obtient son diplôme d’études en langue française (DELF) en 6 mois, puis est orienté vers la Maison d’enfants Daniel Brottier où il est hébergé, tout en préparant un CAP en restauration au lycée professionnel situé sur le même site.

Un bosseur

« Jamal était un garçon jovial, un bosseur qui avait vraiment envie de s’intégrer et de réussir, se souvient Jean-Marc Pasquier, le responsable éducatif qui le suit à l’époque. C’était un exemple pour les autres jeunes de la maison d’enfants. Il a d’abord été accueilli dans un foyer en semi-autonomie pour apprendre à gérer son budget, ses sorties, ses courses… Puis, nous lui avons proposé d’aller dans un appartement en ville en colocation avec un autre jeune pour préparer sa sortie à ses 18 ans. » Il alterne alors les cours au lycée professionnel et l’apprentissage dans plusieurs restaurants où il apprend avec bonheur à cuisiner le bœuf bourguignon, la ratatouille ou à faire des rillettes. Le soir dans son foyer, il adore jouer à l'émission Un dîner presque parfait et aime (déjà) faire la cuisine pour ses camarades.
Après avoir accumulé une solide expérience auprès de plusieurs restaurateurs « qui ne veulent pas le laisser partir », il se forme à la gestion auprès de la chambre de commerce et se décide à ouvrir son propre restaurant avec l’argent qu’il a mis de côté lors de son apprentissage. « C’était le 2 mai 2017, se souvient-il avec précision. J’étais très heureux de toucher du doigt mon rêve, mais les six premiers mois ont été difficiles. Je faisais tout : la cuisine, le ménage, la caisse…. J’allais même distribuer des flyers en centre-ville pour faire connaître mon restaurant ! Pendant six mois, j’ai travaillé non-stop, sept jours sur sept ! »
Le travail finit par payer. Deux ans plus tard « le Royal Indien est l’un des tout premiers restaurants indiens de Nantes », précise Jamal avec fierté. Le restaurant affiche même complet tous les weekends. « Très bon accueil... Les plats sont délicieux, bien cuisinés avec des produits frais. Nous y reviendrons ! », peut-on lire dans les commentaires des clients sur Internet. « J’ai appris la cuisine auprès de ma mère et de ma grand-mère. Ici, je fais une cuisine indienne modernisée que j’adapte un peu aux goûts des Français, en mettant notamment un peu moins d’épices pour ne pas faire fuir les clients », dit-il avec humour.

« Sans la fondation, je n’y serai jamais arrivé »

« Je suis très reconnaissant de l’aide que j’ai pu recevoir à Apprentis d’Auteuil. J’ai reçu une bonne formation professionnelle et j’ai aussi appris la discipline et à m’organiser dans mon quotidien à la Maison d’enfants. Ça m’a vraiment aidé à être ce que je suis aujourd’hui. Sans le soutien de la fondation, je n’y serai jamais arrivé. » En signe de reconnaissance, il accueille régulièrement des jeunes de Bouguenais en stage dans son restaurant. « Je les prends avec plaisir. C’est un moyen pour moi de redonner un peu de ce que j’ai reçu. Car, lorsque j’ai eu besoin d’eux, les éducatrices et les professeurs d’Apprentis d’Auteuil ont toujours été là pour moi. Je n’oublie pas d’où je viens. »

Dans quelques années, Jamal se voit fonder une famille. Mais pour le moment, il a d’autres choses en tête. Il y a quelques jours, il a ouvert son deuxième restaurant à Rocheservière à 40 minutes au sud de Nantes en Vendée. Un autre lieu où il peut mettre à l’honneur la cuisine de l’Inde et du Pakistan. Le concept fonctionne d’ailleurs tellement bien que le jeune entrepreneur se voit déjà ouvrir d’autres restaurants sous la franchise « Royal indien ». Mais avant cela, un autre projet, plus personnel encore, lui tient particulièrement à cœur. « L’année prochaine, je devrais pouvoir aller au Bangladesh où je ne suis pas retourné depuis 8 ans. Même si je discute souvent avec ma mère par Skype, je pourrai enfin la serrer dans mes bras ! » Un voyage dans son pays natal qu’il fera peut-être en tant que citoyen français : « J’ai fait les démarches pour obtenir la nationalité française. C’est très important pour moi de devenir citoyen français à part entière. Ma vie est ici maintenant ! »