Frères et soeurs pour la vie : l'accueil des fratries en protection de l'enfance

Frères et soeurs pour la vie : l'accueil des fratries en protection de l'enfance

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Quand des enfants sont placés en Maison d’enfants sur décision d’un juge, au regard de leur situation familiale, la question de l’accueil des frères et sœurs se pose d’emblée. Comment faire pour préserver les liens fraternels, travailler avec les parents ? À Apprentis d’Auteuil, les équipes ont à cœur de se mettre au diapason de chaque enfant et de sa fratrie. Un travail tout en délicatesse.

Aujourd’hui, c’est l’effervescence d’un mercredi ensoleillé à la Maison La Valbourdine, située sur les hauteurs de Toulon. Cette Maison d’enfants – habilitée pour 36 jeunes de 6 à 21 ans - accueille actuellement 27 garçons et filles, des petits et des grands. Et en ce moment, huit fratries de deux, trois, et quatre enfants. C’est pour cet accueil spécifique et son expérience dans ce domaine que l’établissement est identifié par le Département. Les enfants sont répartis dans deux foyers pour les 6-12 ans. Et les ados dans une unité à part, pour que chacun puisse grandir à son rythme. Cette maison à taille humaine, avec ses espaces clairs où la lumière entre à flots, favorise les échanges, le calme, l’apaisement. Un espace où vivre sa vie d’enfant, exprimer ses émotions et sa colère parfois, retrouver la joie de partager des bons moments avec ses frères et sœurs. 

Témoignage de Matthéo, 14 ans

"Je suis à la Maison d'enfants La Valbourdine depuis deux ans, avec mes frères et ma sœur. Depuis la rentrée, on est sur la même unité d'ados Lorenzo et moi. Les deux petits sont ensemble. Chacun sa vie, mais on peut se voir. On en a besoin, car on est des frères et sœur, il y a des liens entre nous, c'est la fratrie !"

« Le placement est en soi une rupture avec les parents. Nous évitons la double rupture en accueillant la fratrie sur un même lieu d’accueil, explique Raphaël Dufau, le directeur. L’occasion de travailler le sentiment d’altérité, la solidarité. Cela leur permet de s’écrire une histoire commune. Mais le lien fraternel est assez complexe. Il comporte sa part d’ombre et de lumière. Nous prêtons attention à cette complexité, où agissent les notions de rivalité, de parentification, quand l’aîné a endossé un rôle parental qui n’est pas le sien, un phénomène assez classique dans les fratries placées. »

Tenir compte de l'enfant et de ses besoins

La scène qui se déroule non loin illustre bien les propos du directeur : Maïlys, une ado de 12 ans, vit mal la cohabitation avec ses jeunes frère et sœur et a demandé à changer de groupe. Elle se réfugie dans sa chambre, casque sur les oreilles. Si les frères et sœurs ne vivent pas sur la même unité de vie, pour des raisons d’écart d’âge ou pour le bien de la fratrie, elle se retrouve pour partager un repas, un jeu, une sortie à sa demande ou à celle des éducateurs. Un repère, le parcours personnalisé du jeune, qui tient compte de l’enfant dans son individualité et aussi comme membre d’une fratrie.


Privilégier la dimension familiale de l'accueil

Cette attention est essentielle, comme le confirme Jean-Philippe Mauduyt, directeur adjoint de la Maison d’enfants Charles-de-Foucauld, en Vendée. « Nous nous mettons à l’écoute de chacun, pour répondre aux besoins de sécurité d’abord, d’autonomie ensuite, tout en privilégiant la dimension de vie familiale. L’accueil des fratries relève d’un accompagnement individualisé, à la carte. »
Les enfants sont confiés en raison de difficultés familiales (conflits parentaux, addictions, précarité), de carences affectives ou éducatives, de maltraitances. L’accueil, très souple, offre diverses possibilités : maisonnées d’enfants, d’ados ou de jeunes filles, et parfois, accompagnement en famille d’accueil. « Déjà séparés de leurs parents, certains frères et sœurs ont besoin de se retrouver ensemble le temps d’un repas, d’un jeu, d’une sortie ou du bisou du soir, pour se rassurer, se soutenir, faire attention aux uns et aux autres, poursuit le directeur adjoint. D’autres au contraire doivent être séparés pour surmonter les traumatismes à leur manière et à leur rythme. Et pouvoir, avec le temps, renouer le lien avec la fratrie et la relation entre enfant et parent. »
Jérôme Renaud, éducateur spécialisé, ajoute : « Les jeunes que nous accompagnons sont abîmés par leur parcours de vie familiale et institutionnelle. Ils ont connu parfois plusieurs placements, précise-t-il. Ils ont besoin d’être protégés, choyés. Mais il leur est difficile d’accepter l’affection d’une équipe éducative ou d’une famille d’accueil, d’investir un lieu, car ils n’ont souvent en tête qu’un seul désir : retourner vivre chez papa, maman. À nous de leur faire comprendre que nous travaillons pour eux, dans leur intérêt, pour qu’ils soient à même de choisir leur vie présente et future, en toute connaissance de cause. »

Du sur-mesure, avec l'enfant, la fratrie, les parents

La place et le rôle du ou des parents est une des composantes essentielles du travail des professionnels en Maison d’enfants à Apprentis d’Auteuil, qui ont à cœur de maintenir le lien ou de le restaurer, dans la mesure du possible, et toujours si c’est dans l’intérêt de l’enfant.
« Ici, les situations familiales sont très détériorées, les placements sont longs, détaille Raphaël Dufau. Le travail se fait dans le cadre du parcours personnalisé du jeune. Tous les cas de figure existent, en matière de lien avec les parents. Nous nouons des liens étroits avec certains, que nous associons pleinement à l’accompagnement de leurs enfants. Un travail peut s’engager avec les éducateurs et la psychologue. Ils sont amenés à parler de leur enfance et de leur adolescence. C’est intéressant, on comprend mieux. Avec d’autres parents, c’est plus difficile, c’est du sur-mesure et du cas par cas. Nous travaillons dans le respect du droit des parents et à maintenir le lien quand celui-ci est positif. »

Un travail éducatif adapté à chaque situation familiale

L’accueil Saint-Augustin, à La Bassée, près de Lille, accueille 16 enfants âgés de 3 à 16 ans, tous venant du département du Nord. L’équipe éducative, au-delà de l’accompagnement des fratries, veille, elle aussi, à maintenir le lien avec les parents. « Certains enfants peuvent retourner au domicile familial le week-end ou les vacances scolaires, ou voir les parents lors de visites médiatisées, c’est-à-dire, en présence d’un travailleur social, explique Mélanie Olivier, la coordinatrice. Tout dépend de la situation familiale et de la décision du juge des enfants. Nous pouvons associer les parents aux rendez-vous médicaux, de coiffeur, aux rencontres avec les enseignants, lors des temps de vêture. Nous les invitons également pour les temps forts de l’établissement, fête de fin d’année, épiphanie... »

Bâtir la confiance

Le travail du lien avec les familles et le soutien à la parentalité passe d’abord et avant tout par une très grande écoute des parents, tant le placement peut générer douleur et défiance. « Tout repose sur une grande confiance réciproque, note Jean-Philippe Mauduyt. Dans l’esprit du mieux vivre et d’avancer ensemble. » Un appartement est mis à la disposition des familles pour qu’elles y exercent leur droit de visite ou d’hébergement, en présence si nécessaire, d’un éducateur. « C’est dur pour Mylène et Madyson mes jumelles de 12 ans, et pour moi, de nous y retrouver seulement le week-end et une partie des vacances scolaires. Mais je vois que mes filles évoluent bien, et que si j’ai une question, j’appelle les éducatrices et j’ai une réponse », note Robert, un papa.
Quand un retour en famille se profile, sur décision du juge des enfants, l’établissement peut mettre en place un accueil dit séquentiel, c’est-à-dire, progressif, pour que ce retour se passe le mieux possible. C’est ce qu’expérimentent Marguerite, 14 ans, et sa sœur Eva, 16 ans, accueillies à l’accueil Saint-Augustin. « Je suis ici depuis quatre ans, confie Marguerite. Lorsque ma sœur et moi avons été placées, nous avons souhaité rester ensemble. C’était important d’avoir ma grande sœur auprès de moi. Aujourd’hui, j’ai mûri, si j’ai envie de faire une activité toute seule, j’y vais. Je fais mes propres choix. Nous débutons un accueil séquentiel pour préparer progressivement notre retour en famille. »
Kelly, 16 ans, a au contraire demandé à rester à la Maison d’enfants La Valbourdine, quand le juge des enfants a permis le retour à la maison pour ses cinq frères et sœurs et elle-même. La fratrie a été placée en 2015. « La fratrie, c’est bien et compliqué à la fois. Ça m’a permis de rester en famille, c’est un repère, on s’est sentis moins seuls. On a été répartis sur différents foyers de la Maison d’enfants et ça a été bénéfique, car c’est encombrant d’être toujours la grande sœur. J’ai été un peu comme un parent. C’était embêtant. Maintenant, j’ai souhaité rester ici pour mes études. Je vais entrer en seconde générale. Et après je voudrais faire des études longues pour être styliste. Je pense à mon avenir. »

LE POINT DE VUE DE Stéphanie Haxhe,
docteure en psychologie clinique, thérapeute familiale  


En quoi est-il important que les enfants d’une même fratrie puissent grandir ensemble en cas de placement ?
La structure de la famille a énormément évolué ces dernières années et le lien fraternel, longtemps délaissé par les psychanalystes au profit du seul lien parent-enfant, fait désormais l’objet d’une mini révolution. Les spécialistes s’accordent pour le dire : dans la construction psychologique d’un individu, l’influence de la fratrie est bien plus grande que celle des parents. Autre donnée, les relations fraternelles ont un effet protecteur et de sécurité sur l’enfant, le stimulant notamment dans le développement de ses habiletés sociales et relationnelles et face au stress. Même si, en grandissant avec ses frères et sœurs, il apprend aussi à gérer des conflits. Des atouts d’autant plus appréciables dans le contexte d’un placement.

La fondation Apprentis d’Auteuil agit depuis 150 ans pour former et éduquer la jeunesse en difficulté. Avec plus de 80 formations, nous aidons les jeunes en difficulté à s’insérer dans la société tout en accompagnant les familles dans leur rôle éducatif. Nous agissons au plus près des familles avec des structures d’accueil pour enfants ou adolescents en difficultés confiés par les parents ou l’aide sociale à l’enfance. Nous proposons des accompagnements avec ou sans internat. 5 000 collaborateurs aident chaque jour à la prise en charge des jeunes en difficultés et à lutter contre l’échec scolaire. Ils contribuent à leur construire un projet de vie avec un parcours personnalisé. Ce soutien aux jeunes en difficulté et aux enfants déscolarisés permet de découvrir le potentiel et le talent de chacun d’entre eux. Pour soutenir notre association d’aide à l’enfance – n’hésitez pas à faire un don à notre fondation. Apprentis d’auteuil – fondation protection de l’enfance.