Le talent, ce n'est pas mon genre

Le talent, ce n'est pas mon genre

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Les filles réussissent parce qu’elles travaillent et les garçons parce qu’ils sont doués. Loin d’être battu en brèche, le stéréotype de genre lié au talent perdure, notamment dans les pays développés. Explications de Thomas Breda, chercheur au CNRS, coauteur d’une étude d’envergure internationale.

Aviez-vous déjà travaillé sur la question de genre ?

Avec Clotilde Napp, directrice de recherche au CNRS et coauteure de l’étude, nous avons l’habitude d’utiliser des grandes enquêtes internationales pour analyser la manière dont les adolescents et les adolescentes répondent à certaines questions. Celles-ci permettent de mesurer les normes sociales et notamment les normes de genre. Il s’agit de questions pour lequelles on ne s’attend pas à des réponses différentes selon les garçons et les filles. Et pourtant, c’est le cas.
Cela nous donne une information sur l’influence de leur environnement culturel, la façon dont ils peuvent percevoir leurs rapports à un certain nombre d’attributs ou de qualités, comme le talent par exemple. Nous avions déjà mis en lumière le stéréotype de genre qui relie davantage les garçons aux mathématiques que les filles.

Comment avez-vous abordé celui lié au talent ?

Nous nous sommes appuyés sur l’enquête Pisa de 2018 qui évalue les performances scolaires et interroge 500 000 élèves de 15 ans dans 72 pays. Ceux-ci devaient réagir à l’affirmation : « Quand j’échoue, je crains que ce soit parce que je n’ai pas assez de talent. » Pour la première fois, nous avons pu comparer à grande échelle les réponses des garçons et des filles concernant ce stéréotype de talent.

Quel constat faites-vous ?

Dans les pays développés, à niveau scolaire égal, 61 % des filles attribuent leurs échecs à un manque de talent contre 47 % des garçons. L’écart est plus grand parmi les meilleurs élèves, cette qualité étant un stéréotype très prégnant chez ceux qui réussissent le mieux. Cet écart reflète l’idée que les garçons seraient naturellement talentueux et les filles travailleuses. Une élève pense que sa réussite repose sur le travail, tandis qu’un élève attribue son échec au manque de chance. Paradoxalement, c’est parmi les pays les plus avancés en matière d’égalité hommes-femmes, comme dans les pays scandinaves, que ce stéréotype de genre lié au talent est le plus fort.

C’est ce qui s’appelle le paradoxe de l’égalité de genre.

Ces pays connaissent en effet des écarts très importants entre les hommes et les femmes. Par exemple, sur le choix d’orientation scolaire, les garçons et les filles ne choisissent pas du tout les mêmes filières.

Comment expliquez-vous l’écart de 15 % entre les filles et les garçons concernant le stéréotype de genre lié au talent ?

Nous pensons que les pays les plus développés sont plus individualistes et compétitifs. La notion de productivité individuelle y est donc plus importante, à l’instar des hiérarchies de talent entre les individus. Cela s’accompagne d’inégalités salariales, ainsi que de l’idée que le talent serait inné et serait davantage associé aux hommes qu’aux femmes.

Ce stéréotype de genre contribuerait à maintenir le plafond de verre qui empêche les femmes d’accéder aux postes à responsabilité ?

En effet. Les meilleures élèves, qui estiment échouer par manque de talent, ne vont pas oser gravir les échelons. Ce stéréotype de genre est aussi relié à d’autres formes d’écarts hommes-femmes comme le manque de confiance en soi ou d’attrait pour la compétition. Les filles s’orienteront donc moins dans des filières qui conduisent aux meilleurs postes. Ce stéréotype de talent peut aussi empêcher les recruteurs de choisir des femmes parce qu’ils vont moins les percevoir comme naturellement talentueuses. Celles qui parviennent tout en haut des hiérarchies professionnelles ou avec des fonctions à responsabilité peuvent également ressentir le syndrome de l’imposteur qui est lié à la question du talent. Parvenues au sommet, elles ont l’impression qu’elles ne sont pas à leur place.

Quelles solutions préconisez-vous ?

Il n’est pas normal que, sur cette question du talent, les garçons et les filles se conçoivent si différemment. Il conviendrait de déconstruire cette idée de talent inné. Car le succès nécessite de travailler dur, d’échouer et d’essayer encore. Pour savoir bien monter à cheval, il faut être tombé de sa monture à de nombreuses reprises.

Au fond, vous dites que pour réussir, il faut échouer…

Exactement. C’est aussi très important pour les garçons. Car nous constatons aujourd’hui à l’école un décrochage très fort des adolescents. Ils sont très nombreux à se trouver en échec scolaire. Il s’agit d’un phénomène très masculin qui peut aussi être lié au stéréotype de genre concernant le talent. Puisque les garçons se pensent comme naturellement doués ou pas doués, ils vont avoir moins l’idée qu’il faut travailler dur pour réussir, au-delà même des prédispositions qu’ils sont susceptibles d’avoir ou de ne pas avoir.

À LIRE
"The stereotype that girls lack talent : A worldwide investigation", Science Advances, Mars 2022

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