"Avec les jeunes, nous sommes beaucoup dans l'écoute et l'explication"
Développer ses compétences psychosociales pour gagner en aisance et en autonomie, se sentir bien avec les autres et soi-même, c'est tout un apprentissage qui passe aussi par l'école, le collège, le lycée. Dominique Lelong-André, directrice du collège Saint-Pie-X de Domont et du lycée professionnel Saint-Jean à Sannois, en région parisienne, livre son témoignage sur cette transmission indispensable.
Quel public scolaire accueillez-vous ?
Au collège, nous accueillons des jeunes, garçons et filles, qui ont déjà derrière eux un parcours compliqué de décrochage ou de phobie scolaire, qui ont subi parfois du harcèlement, voire, des agressions, qui peuvent vivre dans un environnement familial déstructuré. Pour beaucoup, il y a une perte de sens dans les apprentissages. Nous accueillons aussi des jeunes porteurs de dys ou MDPH (Maison départementale des personnes handicapées), ils représentent environ 30 % des effectifs et bénéficient d’un accompagnement spécifique. Nous avons de bons résultats avec ce choix d’accompagnement individualisé : l’adulte accompagnant leur redonne confiance, reformule, aide à se concentrer, à se recentrer, avec bienveillance. C’est un travail au quotidien.
Que constatez-vous sur le terrain ?
Un des sujets majeurs est l’omniprésence des réseaux sociaux et l’usage qui est en fait. C’est la porte d’entrée à beaucoup de problèmes. Il nous faut être extrêmement vigilants vis à vis des jeunes. Les jeunes se pensent protégés par l’anonymat, se créent des faux comptes ou communiquent sur des comptes éphémères. Ils regardent beaucoup de vidéos. A cela se greffe la question du consentement, qui est loin d’être acquise.
Que mettez-vous en place ?
Face à ce constat, notre objectif est de redonner des codes. Le savoir-être s’acquiert en posant les limites. Au moment de l’inscription, et durant les moments plus complexes, on explique et on réexplique au jeune ce qui est en jeu. On parle beaucoup de l’image, celle qu’on a de soi, celle qu’on donne, celle qu’on renvoie, de ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, de ce qui est interdit, ce que dit la loi, qu’il est possible de porter plainte. Et surtout, on explique au jeune qu’on peut l’aider. Nous sommes beaucoup dans l’explication. L’accompagnement est d’abord individuel avec des entretiens en tête à tête avec les éducateurs, le CPE, l’adjoint, moi-même.
Qu’est-ce qui caractérise votre accompagnement ?
Nous misons beaucoup sur la prévention et la pédagogie de projet. Participer à des concours ou à des initiatives en fait partie. Au lycée professionnel Saint-Jean, nous avons participé l’année dernière à un concours d’affiche sur la prévention du cyberharcèlement et gagné le prix spécial départemental pour le Val d’Oise. (Sur l’affiche, le slogan : Un émoji peut en cacher un autre. Les é(maux)ji ont le pouvoir de détruire)
Et en ce qui concerne la santé mentale et le harcèlement ?
Le programme Evars (Espaces vie affective relationnelle et sexuelle) nous permet de parler de l’importance de prendre soin de soi et des autres. Nous travaillons aussi depuis longtemps avec des associations telles Ubaka (Urban Bulldogs Against Kids Abuse, des motards engagés contre le harcèlement) et maintenant Sentinelles. Le fait de travailler avec d’autres associations est bénéfique : ils ont une approche bienveillante, non institutionnelle, les jeunes adorent. L’écologie intégrale au sens où l’entendait le pape François, fait partie du projet d’établissement. Cela signifie que nous apprenons à prendre soin de soi et des autres, à renforcer son empathie, à bien manger, à aller en forêt (qui est toute proche), à soigner les chèvres que nous avons sur le terrain, les abeilles. Cela fait partie d’un tout et contribue à former les élèves à ces dimensions de l’attention à la personne. Cela fait partie des compétences psychosociales. Nous sommes beaucoup dans l’écoute.
Cela va de pair avec la confiance, ce socle sur lequel tout repose. Mais nous sommes aussi hyper vigilants, nous ne laissons rien passer. En cas d’incident, nous prévenons les familles systématiquement, certaines peuvent être dans le déni. Pour les informer et faire naître le débat, nous avons organisé l’année dernière trois cafés des parents par exemple sur les réseaux sociaux, sur l’orientation choisie et non subie (sur le fait qu’on peut faire un très bon bac pro et que c’est mieux qu’un bac général raté). Ce sera renouvelé au cours de l’année.
Que faites-vous en cas d’incidents ou d’incivilités ?
Nous reprenons tout cela de façon individuelle et collective, avec les enseignants. Il y a “vie de classe” toutes les semaines, le lundi pour démarrer la semaine, le vendredi pour faire un bilan, c’est l’occasion d’en parler. Il m’est arrivé aussi de convoquer tous les parents pour qu’ils soient au courant. Nous disons stop tout de suite pour protéger les jeunes. C’est très rare qu’on n’y arrive pas, mais quand c’est le cas, il ne faut pas hésiter à passer le relais à un autre établissement. Le mot d’ordre, c’est ne rien lâcher. D’expliquer, de savoir féliciter aussi quand il y a des progrès. C’est tout bête. Quand on se dit bonjour, je peux ajouter : “Ah je n’ai pas entendu parler de toi ces derniers temps, bravo !” Ça a beaucoup d’impact sur les jeunes, ils savent qu’on les connaît, qu’on a un regard sur eux. Et cela a des répercussions sur le comportement. À la longue, on voit vraiment des progrès.
Quels sont les obstacles à lever ?
Un point important à soulever, c’est la coupure que constitue le collège par rapport à l’école primaire pour l’élève : ce n’est pas le même rapport à l’école, la même présence des parents. C’est à prendre en compte dans l’accompagnement de l’élève. Et aussi le fait qu’ils arrivent rarement en 6e chez nous, mais plutôt en 4e voire en 3e. Avec les difficultés, il faut agir sur le temps long. C’est un travail de longue haleine. On voit de belles progressions d’élèves, surtout parmi ceux qui restent longtemps.
Quelle est la spécificité d’Apprentis d’Auteuil ?
Nous travaillons beaucoup par la pédagogie de projet, parce qu’il est important que le jeune devienne acteur de ses apprentissages, qu’il ne soit plus passif, qu’il retrouve le goût d’apprendre. Les éducateurs, les enseignants, la psychologue, tous sont dans l’empathie et la redonnent aux jeunes. Chacun est considéré comme une personne à part entière, à accompagner de façon globale. La notion de personne est très importante à Apprentis d’Auteuil. Je fais toutes les inscriptions, soit 400 élèves entre le collège et le lycée. Je les connais quasiment tous par leur nom. Ceux qui nous paraissent les plus “casse-pieds” sont en fait ceux qui ont le plus besoin d’écoute. Et c’est ce que nous faisons. Nous avons un taux d’encadrement important, des professionnels extrêmement engagés et patients. Voilà nos spécificités.
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