Génération confinée

Génération confinée

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À l’âge de tous les possibles, des millions de jeunes ont été contraints de rester enfermés, dans l’angoisse de lendemains qui déchantent. Quel impact psycho-social la crise sanitaire aura-t-elle sur cette génération, en particulier sur les jeunes et familles les plus vulnérables accueillis à Apprentis d’Auteuil ? Début de réponse.

Pas facile d’avoir 20 ans en 2020. Le Président de la République le reconnaissait lui-même récemment. Quant aux sondages, ils le confirment : la génération des 15-30 ans est celle qui déclare souffrir le plus des mesures de confinement liées au Covid-19 . Famille, amis, études, travail… c’est toute une vie qui est mise entre parenthèses le temps d’une « annus horribilis » marquée du sceau du coronavirus. Et si cette jeunesse sous cloche pâtit, sans distinction, des conséquences économiques, sociales et psychologiques de l’actuelle pandémie, combien plus encore les jeunes déjà fragilisés par l’existence doivent-ils trouver en eux la force nécessaire pour affronter la tempête.

Effet démultiplicateur

C’est qu’en temps de crise, les fractures existantes sont inévitablement exacerbées. Dominique Grandjean, psychologue salarié d’Apprentis d’Auteuil au service des établissements Notre-Dame au château des Vaux (28), près de Chartres, l’observe chez les jeunes de 9 à 18 ans qu’il accompagne : « Les problématiques rencontrées sont les mêmes qu’avant l’épidémie, mais s’en trouvent aggravées.
Comme l’incertitude du lendemain pour des jeunes qui tentent justement de construire leur projet de vie, ou bien le sentiment de rejet, à l’heure de la distanciation sociale, quand on a déjà des difficultés à entrer en relation avec autrui. »
Olivier Duplan, directeur des établissements sociaux Saint-Nicolas (49), le constate également à son niveau : « Pour des jeunes accueillis en foyer au titre de la protection de l’enfance, interdits de visite et de liens avec l’extérieur, la douleur du placement est ravivée et le sentiment d’abandon considérablement amplifié. » Les parents ? « La relation avec eux en pâtit, car la limitation, voire la suspension de leurs visites au foyer fait naître chez eux le sentiment qu'ils ne sont plus les bienvenus chez nous, se désole le directeur d’établissement. On assiste, au final, à un phénomène de régression générale, qui réclame énormément d’énergie de la part des équipes pour rebooster jeunes et familles. »
Des familles qui, pour les plus précarisées d’entre elles, ont vu, du fait des restrictions sanitaires, « leur capacité à agir et décider par elles-mêmes rognée encore un peu plus », constate de son côté Christophe Beau, responsable des Maisons des familles, ce programme d'accompagnement à la parentalité d’Apprentis d’Auteuil. Ces lieux conviviaux de rencontre et de partage ont dû, eux aussi, revoir leurs modalités d'accueil et instaurer des règles strictes pour respecter les gestes barrières. 

Entre blues et résilience

Dans ce contexte, chacun réagit à sa manière. Les professionnels ressentent davantage la fatigue, contrecoup de l’engagement remarquable des équipes pour atténuer au maximum les effets de la crise sur les jeunes, selon Olivier Duplan.
Cécile Valla, coordinatrice nationale des Toulines d’Apprentis d’Auteuil, dispositifs de soutien aux jeunes majeurs sortant de la Protection de l’enfance, souligne :  « Nous avons su nous adapter à la situation en maintenant le suivi des jeunes à distance via le téléphone et les réseaux. Cependant, les travailleurs sociaux ne trouvent véritablement de sens à leur action que dans la relation directe avec le jeune et son écosystème, au-delà du contact virtuel qui prévaut aujourd’hui, explique Cécile Valla. »
Même constat chez Dominique Grandjean, à qui les réunions cliniques avec les éducateurs ont cruellement manqué durant le premier confinement. Et le psychologue de reconnaître que les jeunes ont quant à eux plutôt bien géré la période, en se montrant souvent très résilients.
Lison, bachelière de 17 ans accueillie en Maison d’enfants à Saumur, témoigne de la façon dont elle traverse cette période difficile : « J’y arrive, au rythme de la vie en foyer, d’autant que le confinement m’a finalement permis de me retrouver, de faire le point. Et puis mes relations avec ma famille, virus ou pas, sont de toute façon limitées... » Tout en concédant que d’autres résidents vivaient mal la suspension de certaines visites. « Ça pèse sur le collectif, soupire la jeune fille, on a besoin de liberté. »

Liberté chérie

Dur de renoncer à une part de cette liberté propre à la jeunesse, à l’ère des consignes sanitaires et des gestes barrières. Certaines règles peuvent rebuter, comme le port du masque, l'instauration d'un couvre-feu, la limitation des rassemblement. Pour l'instant, finies les fêtes, les sorties.
Pour Lison, c’est l’équitation qui lui manque le plus. Mais si certains se sont parfois rebellés face aux contraintes et aux privations, Dominique Grandjean souligne que, dans leur grande majorité, les jeunes ont respecté ce cadre imposé. Lison confirme : « Il peut arriver qu’on se laisse aller, mais on essaie généralement de faire le max. On compense avec les appels en visio pour communiquer et les trois heures de sortie autorisées dorénavant, avec le deuxième confinement. »
Idem du côté des Toulines, où le protocole sanitaire a été bien suivi, rapporte Cécile Valla, même si cette dernière a pu relever, de façon marginale, une sensibilité aux « fake news » et des amendes pour non port du masque, situations que les professionnels ont reprises avec les jeunes.
Il n’empêche, ce contexte sécuritaire peut être, en soi, source d’insécurité. Comme pour les jeunes parents habitués des Maisons des familles. « Déjà vulnérables et isolés en temps normal, ils vivent en temps de crise une sur-précarité alimentaire, dans l’accès au droit ou encore en termes de mobilité, explique Christophe Beau. Pour beaucoup d’entre eux, sans-papiers, devoir par exemple se déplacer avec une attestation obligatoire est un motif d’angoisse supplémentaire. »

No future ou nos futurs

Quand l’incertitude prédomine à mesure que les vagues épidémiques se succèdent, quel regard porter sur l’avenir alors qu’on a officiellement toute la vie devant soi ? Réponse d’Olivier Duplan : « Grandir, c’est se projeter. Or les jeunes vivent quelque chose de l’ordre d’une longue dépression, qui vient encore assombrir le ciel d’une vie déjà cabossée. » Dominique Grandjean le voit bien chez les jeunes qu’il accompagne en tant que psychologue : « Il y a des questions sur la mort et la peur de perdre un proche qui remontent fortement avec, sous-jacente, la culpabilité de jeunes susceptibles de transmettre le virus à ceux qu’ils aiment. » Telle Lison, qui, sans craindre pour elle-même, redoutait néanmoins « de le refiler à sa sœur enceinte ».
Un agrégat de peurs, donc, qui obscurcit aussi l’horizon professionnel. « Dans la conjoncture actuelle, on voit des jeunes en fin de formation qui n’arrivent pas à accéder au marché du travail et d’autres qui perdent leur emploi sans possibilité d’en retrouver un rapidement. Tout en ne sachant pas combien de temps ça va durer », s’inquiète Cécile Valla. Et d’ajouter : « Cela a des impacts directs sur des situations personnelles et familiales qui se dégradent très vite, notamment quand on ne peut pas payer son loyer, faute de bas de laine. » Sans parler des difficultés administratives qui ajoutent encore au stress des plus démunis, comme ces mineurs non accompagnés (MNA) qui voient les délais administratifs s’allonger en préfecture et désespèrent d’obtenir leurs titres de séjour ou d’identité.
Une anxiété face à un avenir incertain qu’a mis en lumière le baromètre 2020 de l’éducation d’Apprentis d’Auteuil, en particulier, le doute des jeunes quant à leurs capacités à s’insérer dans la société, au regard de la crise actuelle. 

Rebondir

De l’espoir, malgré tout, Lison en a. « Il y a plein de choses qui font peur, mais j’essaie de voir le positif. » En se préparant notamment à vivre un service civique, en 2021, dans le domaine de la lutte contre le décrochage scolaire. Et puis, il y a toutes les leçons tirées de la crise, qui serviront à mieux accompagner encore les jeunes demain.
La première d’entre elles, on la doit aux Maisons des familles, qui ont su rester en contact avec près de 9 parents sur 10. Ce qui fait dire à Christophe Beau : « Quand ça va mal, on ne maintient le lien, même virtuel, que s’il existe une relation de confiance préalable, bâtie sur une vraie rencontre. » Olivier Duplan est du même avis : « Nous devons recréer des espaces de rencontre et d’échange pour repartir de nos fondamentaux : être et faire avec. » « Parce que nous ne sommes pas de simples pourvoyeurs de solutions, abonde Cécile Valla, mais aussi des lieux où se vivent une écoute et une présence. »
Pour déconfiner l’avenir de toute une génération.

La fondation Apprentis d’Auteuil agit depuis 150 ans pour former et éduquer la jeunesse en difficulté. Avec plus de 80 formations, nous aidons les jeunes en difficulté à s’insérer dans la société tout en accompagnant les familles dans leur rôle éducatif. Nous agissons au plus près des familles avec des structures d’accueil pour enfants ou adolescents en difficultés confiés par les parents ou l’aide sociale à l’enfance. Nous proposons des accompagnements avec ou sans internat. 5 000 collaborateurs aident chaque jour à la prise en charge des jeunes en difficultés et à lutter contre l’échec scolaire. Ils contribuent à leur construire un projet de vie avec un parcours personnalisé. Ce soutien aux jeunes en difficulté et aux enfants déscolarisés permet de découvrir le potentiel et le talent de chacun d’entre eux. Pour soutenir notre association d’aide à l’enfance – n’hésitez pas à faire un don à notre fondation. Apprentis d’auteuil – fondation protection de l’enfance.