Accompagnement des parents
19 mars 2018

Raconter son histoire d'exil à ses enfants

REPORTAGE. À la Maison des Familles de Grenoble, des parents venus d'ailleurs partagent leurs histoires de migration à leurs enfants à travers des petits livres illustrés. Une initiative originale qui mêle soutien à la parentalité et transmission d'une mémoire familiale. Par Agnès Perrot.

Des petits livres qui racontent des parcours de migration
Des petits livres qui racontent des parcours de migration

Maison des Familles de Grenoble, un mercredi de début de printemps. C’est le jour des enfants, celui aussi des retrouvailles entre parents. 

Dans la grande salle, les rires des plus jeunes se mêlent au brouhaha des conversations d’adultes. Chacun parle éducation, partage des conseils pratiques ou évoque les projets en cours.

Dans la cuisine, quelques mamans, ravies de faire découvrir les saveurs de leur pays d'origine, s'activent déjà à la préparation du goûter, tout en discutant : l'activité manuelle facilite tout autant les échanges.  

Quelques mètres plus loin, derrière une porte entrouverte, les plus grands jouent aux cartes, encadrés par des bénévoles. 

L'accoucheuse de mots

Béatrice Ménétrier, écrivaine, en plein travail de recueil de témoignage avec une maman. © Apprentis d'Auteuil
Béatrice Ménétrier, écrivaine, en plein travail de recueil de témoignage avec une maman. © Apprentis d'Auteuil

Au fond de la maison, bien à l’écart, dans un bureau où le silence tranche avec l’agitation de la pièce principale, une mère raconte son histoire. Le regard empreint d’émotion, elle est assise dans un fauteuil qui invite aux confidences.

En face d’elle, attentive à la moindre de ses expressions, Béatrice Ménétrier, écrivaine et éditorialiste, écoute patiemment, stylo à la main. L’« accoucheuse de mots » prend des notes, pose des questions et accueille les silences.

Sa mission consiste à recueillir les récits de vie de parents venus d’ailleurs pour les transformer en livres-souvenirs. En collaboration avec des dessinateurs, elle crée des ouvrages joliment illustrés, permettant aux plus jeunes de découvrir et de s’approprier l’histoire de leur famille.

L’initiative, portée par la directrice des lieux, Élisabeth Michel, s’inspire des travaux de la psychanalyste Marie Rose Moro sur les histoires de migration et la transmission aux enfants, développés notamment au sein de la consultation de psychiatrie transculturelle de l’hôpital Avicenne de Bobigny, en Seine-Saint-Denis. 

Cet espace de soins unique est conçu pour aider les parents à relire et apaiser leur histoire de migration afin que leurs enfants puissent grandir plus sereinement.

À Grenoble, Élisabeth Michel transpose cette approche en proposant un atelier où les parents peuvent revisiter leur parcours d’exil et le faire mettre en mots.

« Ces livres, souligne-t-elle, les aident à mettre à distance leur déracinement tout en laissant une trace à leurs enfants. À travers ce projet, nous plaçons la transmission au cœur de notre accompagnement. »

Raconter pour se reconstruire

« Je n’avais encore jamais écrit de récits de vie », précise de son côté Béatrice Ménétrier. 

« C'est une aventure exceptionnelle. Chaque histoire que je recueille est un combat, mais aussi un hymne à la vie. Mon rôle est de trouver les mots et le ton justes, en respectant l'intimité de ceux et celles qui se confient, pour ne pas les blesser. Nous ajustons le texte ensemble, au fil des séances. » 

Les migrants avec lesquels l'écrivain travaille ont souvent affronté l'exil dans des conditions difficiles. Pour eux, raconter, c'est déjà se reconstruire. Un processus que la Maison des Familles accompagne avec bienveillance.

Cette initiative s'inscrit pleinement dans l'esprit des Maisons des familles : permettre aux parents, après avoir posé des mots sur ce qu'ils ont vécu, de redevenir acteurs de leurs vies et de transmettre à leurs enfants la force de croire en l'avenir. 

Les mots pour le dire

Comme dans toutes les Maisons des familles, les parents peuvent se rencontrer toutes les semaines pour échanger.

Safa, une des premières bénéficiaires du projet, raconte : « L’idée du livre m’a tout de suite plu. J'ai voulu dire pourquoi j’ai quitté la Tunisie, seule avec mes deux filles, avant que mon mari ne nous rejoigne. J’ai failli tout abandonner plus d’une fois. »

La jeune femme poursuit. « Je ne supportais plus cette vie où l'on a peur de tout, à cause des traditions et du qu’en dira-t-on, et où il y a toujours un homme plus âgé, un oncle ou un beau-père, qui vous dicte ce que vous devez faire. J’allais de plus en plus mal. En France, j'ai découvert une autre liberté, même si tout n'est pas simple. »

Écho similaire chez Wahiba, dont le livre est en cours de préparation. « Le travail avec Béatrice m'a transformée, souligne-t-elle avec émotion. Pleine de tristesse, je gardais à l'intérieur de moi la souffrance d’avoir eu un bébé mort-né à la naissance. À chaque rencontre, je vide mon sac. J'ai retrouvé de la liberté et beaucoup de force. » 

Tourner une page

Pendant que les parents discutent, les enfants jouent..
Pendant que les parents discutent, les enfants jouent.

Après les paroles des mères, une voix d’homme s’élève : celle de Léonard, venu du Congo, qui écrit, lui aussi, pour transmettre son histoire à son fils de neuf ans, né en France.

« La proposition d’Elisabeth est arrivée à point nommé, souligne-t-il. Je voulais que mon enfant ait ma version de l’histoire, qu’il sache que, malgré la situation actuelle, il est né de l’amour. Grâce à ce travail, j'ai pu tourner une page. » 

Un message d'espérance

Emanuela, venue d'Albanie, n'a pas encore commencé son livre, mais elle sait déjà ce qu'elle souhaite transmettre : « J’ai un fils de 16 ans que j'élève seule ici. Je veux raconter comment je me suis relevée après la mort de mon mari, et pourquoi j'ai choisi de commencer une nouvelle vie en France. Ce n’est pas facile d’élever un enfant dans un pays étranger, mais c'est possible quand on y croit. » 

À travers ces livres-souvenirs, la parole retisse les liens entre les générations. Avec elle, l'espérance voyage.

BÉATRICE MÉNÉTRIER ET ÉLISABETH MICHEL

  • Béatrice Ménétrier, écrivain et éditorialiste, accompagne depuis plusieurs années des projets autour de la mémoire et de la parole. À la Maison des familles de Grenoble, elle met sa plume au service des parents en exil, les aidant à raconter leur histoire avec justesse et bienveillance.
  • Elisabeth Michel, directrice de la Maison des familles de Grenoble, œuvre au quotidien pour soutenir les parcours d'intégration des parents. Elle place la valorisation de leur parole au cœur de son action.

    Le projet a été notamment financé par la fondation Jeannine et Maurice Mérigot.

POUR EN SAVOIR PLUS 

À lire (de Marie-Rose Moro) : 

À voir : 

  • Musée national de l’histoire de l’immigration (Palais de la Porte Dorée, Paris) : expositions permanentes et temporaires sur les récits de migration, témoignages et œuvres d’art qui montrent le rôle des « venus d’ailleurs » dans l’histoire française