Ce que l'éducation peut encore changer
Dans un essai écrit à deux voix, l’éducateur spécialisé Xavier Bouchereau et le pédagogue Philippe Meirieu croisent leurs regards sur les défis de l’éducation contemporaine : réseaux sociaux, décrochage scolaire, autorité ou déterminisme social. Entretien croisé. Propos recueillis par Agnès Perrot.
Comment votre projet à deux voix s’est-il construit ?
Xavier Bouchereau : C’est le fruit de huit mois d’échanges, un travail mené dans la durée, qui nous a permis d’aller en profondeur.
La forme même du livre reflète cette richesse : il est structuré comme un dialogue, avec des allers-retours entre nos expériences, nos analyses et nos points de vue.
Ce temps d’échange nous a surtout permis de construire un propos vivant, nourri par l’expérience de chacun. Cette forme d’écriture à deux voix nous a aussi permis de croiser les regards et de donner plus de relief au propos.
Philippe Meirieu : Mes travaux ont surtout porté sur l’éducation scolaire. J’avais envie de me confronter aux préoccupations d’un éducateur de terrain, en dehors du cadre de l’école.
Je suis particulièrement attentif aux initiatives menées auprès de publics considérés comme « difficiles », qui exigent une approche plus fine et plus nuancée.
Ce dialogue m’a aussi permis d’entrer davantage dans le concret, dans le vécu des situations, et de mieux comprendre ce qui se joue au quotidien.
Il m’a enfin offert un regard plus incarné sur la manière dont l’éducation peut se construire au plus près des personnes.
En matière d’éducation, la question des réseaux sociaux inquiète beaucoup de professionnels et de parents. Que leur dire ?
Philippe Meirieu : Les réseaux sociaux ont tendance à enfermer chacun dans des bulles où l’on ne croise que les mêmes opinions. Or l’éducation suppose la découverte d’autres façons de penser et d’autres manières de voir le monde. D’où l’importance de créer des occasions d’échanges avec ce qui est différent. C’est un défi pédagogique majeur.
Xavier Bouchereau : C’est exactement ce que j’observe sur le terrain : des jeunes constamment sur leurs écrans, qui ne vivent plus de véritables rencontres. L’éducation spécialisée doit pouvoir les ouvrir à d’autres horizons culturels et à des relations authentiques.
Le décrochage scolaire vous préoccupe aussi. Comment agir face à ce phénomène ?
Philippe Meirieu : C’est un défi qui nous concerne tous. Il faut d’abord prévenir, puis accompagner les enfants et les adolescents qui se sont éloignés de l’école. Car ils ne décrochent pas seulement du système scolaire, mais aussi, souvent, du lien social. Les associations jouent à cet égard un rôle essentiel, en recréant du lien et en offrant aux jeunes un appui concret, parfois plus efficacement que les pouvoirs publics.
Xavier Bouchereau : Trop d'élèves décrochent dès l’entrée au collège. On ne peut remporter ce combat seul : nous devons renforcer les alliances éducatives pour préserver le lien des jeunes avec l’école, leur redonner des repères et leur offrir des espaces d'expression portés par des adultes qui croient en eux. C’est cela la vraie prévention.
Xavier Bouchereau, vous insistez sur la continuité éducative en protection de l’enfance. Pourquoi ?
La continuité éducative – c’est‑à‑dire des adultes stables qui accompagnent les enfants sur la durée – est vitale. Le « rapport Santiago »¹ est sans appel : le secteur de la protection de l’enfance est en crise. Les enfants ont besoin de stabilité et de liens durables. Trop souvent, dans nos établissements, les professionnels se succèdent, obligeant les jeunes à se réadapter en permanence. Il faut soutenir des équipes de plus en plus épuisées pour garantir cette continuité humaine. Bien plus que les mesures et les outils, c’est cette présence stable qui permet à un enfant blessé de se reconstruire.
Vous abordez également ensemble la question de la différence entre autorité et autoritarisme. En quoi est-ce pour chacun de vous un thème essentiel ?
Philippe Meirieu : Oui, nous confondons trop souvent autorité et autoritarisme. L’autorité, c’est la force de dire « non » pour ouvrir au « oui » de la liberté. Cette fermeté bienveillante permet à l’enfant de grandir sans être blessé. L’autoritarisme, souvent hérité de l’éducation reçue, impose le silence par la peur et paralyse le désir d’apprendre et d’avancer.
Xavier Bouchereau : La question de l’autorité est souvent abordée de manière caricaturale. On oppose parfois autonomie de l’enfant et discipline rigide, alors que l’enjeu est ailleurs : savoir poser un cadre sans humilier. L’autorité, c’est accompagner un jeune vers l’autonomie, pas exiger une obéissance aveugle. Dès qu’on bascule dans le moralisme ou la punition systématique, on perd la dimension éducative. Une démocratie ne peut faire l’économie d’une réflexion approfondie sur cette question.
Comment soutenir les parents dans leur rôle éducatif ?
Philippe Meirieu : L’école ne peut pas tout. Les parents jouent un rôle fondamental : développer le langage, prévenir la violence. On valorise trop peu leur travail face aux inégalités creusées par le numérique et les évolutions sociétales. Cela suppose de les reconnaître davantage comme les premiers éducateurs de leurs enfants. La France accuse un retard majeur dans ce domaine. Il faut une vraie sensibilisation de la société sur cette question.
Xavier Bouchereau : Dans nos métiers, accompagnons les parents avec lucidité, sans culpabilisation. Partons de ce qu’ils savent déjà faire plutôt que de pointer leurs manques. Et rappelons-nous que nous ne sommes que des soutiens de passage. Le travail de fond, c’est les parents qui le portent. Montrons-leur aussi avec humilité que les difficultés qu’ils connaissent peuvent toucher n’importe qui : il suffit de peu pour nous retrouver nous aussi de l’autre côté de la barrière.
Philippe Meirieu, l’éducation permet-elle d’échapper au déterminisme social ?
Si notre société ne croit plus en l'éducation, quel avenir prépare-t-elle ? Cette question me préoccupe profondément. Les métiers de l'éducation souffrent de charges administratives croissantes au détriment de l'humain et d'un cruel manque de reconnaissance. Dans une société de plus en plus automatisée, il devient essentiel de redonner toute sa place à la relation humaine dans l’éducation.
Ce livre s’inscrit dans un moment où la crise du travail éducatif inquiète. Qu’est-ce que cette situation révèle de notre époque ?
Je défends avec conviction ce que j’appelle l'émancipation : permettre à chaque être d'échapper à son destin social. Un enfant vivant dans un quartier défavorisé n'est pas condamné à le rester. Certes, ces jeunes vivent des situations perturbantes, mais ils ne sont pas des victimes définitives. Le rôle de l’éducateur est d’aider chaque jeune à ne pas se laisser enfermer dans son histoire ou dans les étiquettes sociales.
Xavier Bouchereau, qu’est-ce qui vous fait toujours croire en l’éducation ?
Je partage avec Philippe Meirieu une conviction éthique très forte : une société ne peut pas mettre de côté une partie de sa jeunesse. Un enfant ne se résume jamais à ses comportements ou à ses échecs. Je n’ai jamais cessé de croire en l’engagement de tous les adultes qui les accompagnent, aux sourires partagés, aux réussites, même modestes : elles nourrissent ma foi inébranlable en l’éducation.
Quel rôle votre métier a-t-il joué dans votre parcours de vie ?
Il m’a fait devenir l’homme que je suis, avec mes doutes, mes failles, mes forces et mes fragilités. Notre profession offre des moments de joie, mais aussi des expériences parfois difficiles qui laissent des traces. En écoutant les parents et en me regardant moi-même, j’ai compris qu’il n’existe pas de recettes toutes faites. Ce métier m’a appris l’humilité et le sens de la responsabilité.
Pour finir, quel est votre rêve à chacun pour le travail social d'ici cinq ans ?
Xavier Bouchereau : Qu’il soit enfin reconnu à sa juste place ! Les éducateurs tissent chaque jour du lien social. Il est temps de reconnaître pleinement leur rôle essentiel dans notre pays.
Philippe Meirieu : C’est ce que je constate également : si la société ne reconnaît plus ces métiers, elle perd un des garde-fous de son humanité. Redonner souffle au travail éducatif, c’est aussi redonner du sens, de la dignité et de la place à ces travailleurs de l’ombre.
¹Rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance, dit “rapport Santiago”.
À lire : Parce que nous croyons encore en l’éducation, Philippe Meirieu et Xavier Bouchereau, éditions Érès
À lire dans la même thématique