Nager pour reprendre pied

Nager pour reprendre pied

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Au début de l'été, des mineurs non accompagnés accueillis à la Maison d'enfants Notre-Dame, près de Chartres (28), ont découvert les joies de la Méditerranée, du côté de Marseille. Adolescents, ils l’avaient traversée au péril de leur vie, en quête d'un avenir meilleur loin de leur pays. Accompagnés d’éducateurs et de psychologues, ils ont vaincu leurs peurs et appris à nager. Retour sur une belle aventure humaine.

En cet après-midi d’été, au large de La Ciotat, le sourire de Bemssy, 17 ans, en dit long. Dans sa combinaison de plongée, il dessine le V de la victoire. Et pour cause ! Il vient de sauter dans la Méditerranée, de nager et d’observer les fonds marins en compagnie d’un moniteur bénévole d'un club de plongée. « Avec le projet Aquarius (1), j’ai appris à nager, j’ai fait plein de belles rencontres et j’ai passé des moments très agréables », explique-t-il. Le projet Aquarius ? Une idée lancée par Enja Delépine, éducateur à la Maison d’enfants Notre-Dame au Château des Vaux à Saint-Maurice-Saint-Germain. « En proposant ce projet en février 2022, j’ai voulu apaiser les maux, soigner les traumatismes de dix mineurs non accompagnés, résume-t-il. Ils et elles ont risqué leur vie en traversant la Méditerranée. Avec Florian Parmentier, maître-nageur, quatre éducatrices et deux psychologues, nous voulions leur donner l’espoir et l’envie d’une vie nouvelle. Leur prouver aussi que le sport pouvait être un fantastique moyen d’insertion et d’intégration. » Le projet démarre en piscine par des séances de natation, de plongée sous-marine et d'apnée puis se poursuit en extérieur par des activités nautiques (paddle, canoë, kayak, téléski…) sur un plan d’eau proche. 


Dernières consignes pour Amadou et Bemssy avant le grand plongeon dans la Méditerranée © Apprentis d'Auteuil 

Une vague d’émotions et de solidarité

Venus d’Afrique subsaharienne (Guinée, Côte-d’Ivoire, Gambie, Mali…) il y a cinq ans pour les premiers, cinq mois pour les derniers, Bemssy, Amadou, Rockia, Salem et les autres ont traversé des frontières, embarqué sur des bateaux de fortune, vu des hommes, des femmes et des enfants périr tout près d'eux, étreints par la peur de ne pouvoir échapper à ce sombre destin.
De ce passé et de leur parcours migratoire, ces jeunes (2) ne disent rien ou presque. Par pudeur ou dans l’impossibilité d’exprimer et de partager ce qu’ils ont vécu. « Parallèlement aux séances de natation et aux activités nautiques, nous avons mis en place des groupes de parole, précise Mélaine Morin, psychologue. Pour libérer l’expression, mettre des mots sur les maux, créer une dynamique entre jeunes. Et nous nous sommes jetés à l’eau avec eux pour les rassurer, vivre avec eux les mêmes expériences, favoriser le dialogue, nouer des liens. » 


Sauter dans la grande bleue pour vaincre ses peurs, surfer sur une vague de confiance en soi © Apprentis d'Auteuil

Toujours sur son petit nuage, Bemssy se souvient : « La première fois que je suis allé à la piscine, je suis resté au bord car je ne savais pas nager. J’avais peur. J’étais triste aussi car je voyais d’autres enfants nager, passer de bons moments ensemble. Moi, je ne pouvais pas. Avec Florian, le maître-nageur, j’ai appris le crawl, la brasse, le dos. Ça, j’avoue j’en suis fier ! »
« La première fois, je me suis dit que la piscine était bien profonde, confie Amadou, 16 ans. Je me suis souvenu, qu’autour de moi, des gens étaient morts dans l’eau. Ça m’a fait peur. J’ai fait des cauchemars. Et puis, avec le temps, avec les autres jeunes, avec les adultes, j’ai appris à nager, à plonger. Pour ne pas rester avec la peur dans le ventre. Ça m’a donné beaucoup de courage. Aujourd’hui, même si je me souviens de tout, ça ne me fait plus peur. C’est du passé. » En aparté, Yasemin Yilmaz, son éducatrice référente, ne tarit pas d’éloges sur l’adolescent. « Amadou s’est vite investi dans le projet Aquarius, relève-t-elle. Il s’est montré très motivé, il voulait s’amuser dans l’eau. En confiance, il m’a parlé de son pays, du pourquoi et du comment il l’avait quitté. Aujourd’hui Amadou est plus apaisé. » 

L’espoir d’une vie nouvelle

Point culminant du projet, le plongeon dans la Méditerranée. Du 4 au 8 juillet, les jeunes sont partis camper à Carry-le-Rouet, accompagnés d’Enja, de quatre éducatrices et de Mélaine, la psychologue. Au programme, la visite de Notre-Dame de la Garde, du Vieux port et du Vélodrome de Marseille, une opération de nettoyage dans les calanques. Mais aussi une initiation au water jump, à la bouée tractée, et surtout, une séance de plongée au large de La Ciotat.
« Leur évolution est impressionnante, note Mélaine Morin. Au début, aucun ne pouvait mettre la tête sous l’eau. Aujourd’hui, ils nagent comme des poissons et plongent en apnée. Leurs sourires sont cadeaux ! » « De leurs faiblesses, ils ont fait une force, conclut Enja Delépine. Maintenant, ils vont de l’avant ! »

Leur avenir se dessine sous un jour plus serein. Un jour, c’est sûr, Amadou sera plombier. « Je n’avais rien prévu, avoue-t-il. Mais j’aime bien travailler comme ça avec des gens qui t’aiment. Il n’y a que des bons cœurs qui peuvent faire ça. » En septembre, Bemssy débutera sa deuxième année de CAP coiffure avec, à terme, un seul objectif : « Être un grand coiffeur de France, si possible le premier ! » Pour l’instant, cheveux impeccablement coiffés, il se photographie sous tous les angles, seul ou avec les autres jeunes. Heureux et fiers.  

(1) Le projet Aquarius est soutenu par la Fondation de France, l’Agence française de développement, la CAF d’Eure-et-Loir, le CREPS des Pays de la Loire et des dons privés (amicale des pompiers, actions des jeunes…). 

(2) Les MNA sont pris en charge par Apprentis d’Auteuil au titre de la protection de l’enfance.

La fondation Apprentis d’Auteuil agit depuis 150 ans pour former et éduquer la jeunesse en difficulté. Avec plus de 80 formations, nous aidons les jeunes en difficulté à s’insérer dans la société tout en accompagnant les familles dans leur rôle éducatif. Nous agissons au plus près des familles avec des structures d’accueil pour enfants ou adolescents en difficultés confiés par les parents ou l’aide sociale à l’enfance. Nous proposons des accompagnements avec ou sans internat. 5 000 collaborateurs aident chaque jour à la prise en charge des jeunes en difficultés et à lutter contre l’échec scolaire. Ils contribuent à leur construire un projet de vie avec un parcours personnalisé. Ce soutien aux jeunes en difficulté et aux enfants déscolarisés permet de découvrir le potentiel et le talent de chacun d’entre eux. Pour soutenir notre association d’aide à l’enfance – n’hésitez pas à faire un don à notre fondation. Apprentis d’auteuil – fondation protection de l’enfance.