Loane et Henri, deux pans de vie à Apprentis d'Auteuil
Loane, 17 ans, est accueillie au collège Ressources Saint-Jacques à Fournes-en-Weppes dans le Nord. 160 ans après Henri, 13 ans, un des premiers enfants sauvés par l'abbé Roussel. En septembre 1866, il fondait l’œuvre de la Première Communion pour les petits vagabonds qui vivaient dans les rues et risquaient la prison.
Loane : « Maintenant, je sais que tout peut aller mieux ! »
« Dans mon ancien collège, je me suis fait harceler avec des mots méchants et de la violence physique. Ma mère a pris rendez-vous avec les professeurs, mais ça ne s’est jamais vraiment arrêté. En 4e et en 3e, je ne suis pas allée en cours. Pendant plusieurs mois, ma mère ne l’a pas su. J’ai visité le collège et l’internat Saint-Jacques lors de portes ouvertes. J’ai trouvé les gens très gentils.
À la rentrée de septembre 2024, tout a changé pour moi. J’ai rencontré Élise, la seule fille du collège qui est devenue mon amie. Dans la classe 4R (remobilisation, raccrochage, réorientation, réussite), les profs super attentifs m’ont permis de rattraper mon retard en sciences et en espagnol et d’avoir de bonnes notes dans les autres matières. Je n’ai plus séché les cours, grâce aux éducatrices à l’internat. Je suis même devenue très assidue et plus autonome. Elles m’ont appris à lutter contre ma timidité : j’avais peur de dire des bêtises ce qui m’empêchait de parler.
Aujourd’hui, en 3e, je rentre chaque soir chez ma grand-mère à Lille, car je peux relire mes cours et faire mes devoirs seule. Je ne suis plus découragée, car je sais que tout peut toujours aller mieux. Je veux réussir, devenir chirurgienne cardiaque ou neurologue. »
Loane vue par... Isabelle Maçon, éducatrice à Saint-Jacques
« Avec Loane qui avait décroché du collège pendant presque deux ans, je n’avais, au début, qu’un objectif : lui donner l’envie de revenir en cours. Très réservée, Loane ne parlait pas, ne donnait pas son avis, ne prenait aucune décision. En lui fixant chaque semaine des objectifs atteignables, elle s’est rendue compte qu’elle était capable d’accomplir de grandes choses et de se surpasser.
Pour gagner sa confiance, je devais la valoriser, faire de chaque réussite une petite fête, l’inviter ainsi à progresser chaque jour, dans son expression orale notamment. À chaque baisse de moral, je lui rappelais qu’elle avait fait le plus dur le jour de la rentrée en se montrant très courageuse de revenir en classe.
À son départ de l’internat en juin 2025, Loane a été extrêmement touchée par les mots d’amitié et d’encouragement que les jeunes et les adultes avaient écrits sur son T-shirt. Je lui ai dit : « Tu dégages un grand savoir-être, une belle prestance, de la classe. Partout où tu iras, tu réussiras. » Ce qu’elle m’a répondu m’a mis les larmes en yeux : « En arrivant, je ne me voyais pas d’avenir. Aujourd’hui, grâce à vous, je veux le construire et réussir. »
Henri : « Je suis content d’être à l’abri. »
« Bonjour, c’est moi Henri, en haut à gauche sur la photo, un des rares qui n’ait pas bougé. L’adulte au milieu de nous, c’est Monsieur Lutzweiler, un ouvrier typographe qui vient le soir nous donner des cours de gymnastique. On est huit à être accueillis par l’abbé Roussel au 40 rue La Fontaine dans ce qu’on appelle la Villa, mais c’est plus une masure. Je suis content d’être à l’abri. Les sœurs du couvent de l’Assomption sont venues nous apporter des matelas supplémentaires et des couvertures. Les gens du quartier nous apportent à manger. Une dame a même tricoté des paires de chaussettes pour nous !
L’abbé Roussel nous donne des cours de catéchisme et nous apprend à lire, à écrire et à compter. On a aussi sept récréations par jour. Tant mieux, parce que j’ai du mal à rester assis très long temps sans bouger.
Avant, je galvaudais dans les rues. Je suis orphelin de mère et mon père m’a abandonné. J’ai commencé à travailler à 9 ans. C’est au dépôt de police que l’abbé Roussel est venu me chercher. J’avais très peur de me retrouver à la Petite Roquette, la terrible prison pour les enfants. Maintenant, je mange à ma faim, j’ai un toit au-dessus de ma tête, j’étudie. Je vais y rester trois mois, le temps de faire ma première communion. Ensuite, j’espère que je vais trouver un bon patron pour travailler. »
Henri vu par… l’abbé Louis Roussel, fondateur de l’œuvre de la Première Communion, qui deviendra Les Orphelins Apprentis d’Auteuil, puis Apprentis d’Auteuil
« Je me suis installé à Auteuil le 19 mars 1866, dans une propriété inhabitée depuis longtemps. L’herbe croissait dans les allées et les branches formaient d’inextricables berceaux. Nous y entrâmes avec nos six enfants pour commencer bien petitement l’œuvre de la Première Communion, pleins d’ardeur et d’espérance. Nous n’avions ni meubles, ni linge, ni vêtements. La première nuit, nous dûmes tous coucher par terre...
La plupart des enfants que nous recueillons ne savent ni lire ni écrire et n’ont fait que de rares apparitions à l’école. Il nous faut les maintenir dans de bons sentiments, affermir leur foi, élever leur cœur, former leur esprit. Henri est un très bon élément. On peut tout obtenir d’un enfant par la fermeté, le bon exemple et la confiance. »
(Textes inspirés des lettres de l’abbé Roussel et de ses éditoriaux dans La France illustrée)
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