Raconter son histoire d'exil à ses enfants
REPORTAGE. À la Maison des Familles de Grenoble, des parents venus d'ailleurs partagent leurs histoires de migration à leurs enfants à travers des petits livres illustrés. Une initiative originale qui mêle soutien à la parentalité et transmission d'une mémoire familiale. Par Agnès Perrot.
Maison des Familles de Grenoble, un mercredi de début de printemps. C’est le jour des enfants, celui aussi des retrouvailles entre parents.
Dans la grande salle, les rires des plus jeunes se mêlent au brouhaha des conversations d’adultes. Chacun parle de ses enfants, partage des conseils pratiques ou évoque les projets en cours.
Dans la cuisine, quelques mamans, ravies de faire découvrir les saveurs de leur pays d'origine, s'activent déjà à la préparation du goûter, tout en discutant : l'activité manuelle facilite tout autant les confidences !
Quelques mètres plus loin, derrière une porte entrouverte, les plus grands jouent aux cartes, encadrés par des bénévoles.
L'accoucheuse de mots
Au fond de la maison, bien à l’écart, dans un bureau où le silence tranche avec l’agitation de la pièce voisine, une femme raconte son histoire. Le visage chargé d’émotion, elle est assise dans un fauteuil qui invite aux confidences.
En face d’elle, attentive à la moindre de ses expressions, Béatrice Ménétrier, écrivaine et éditorialiste, écoute patiemment, stylo à la main. L’« accoucheuse de mots » prend des notes, pose des questions et accueille les silences.
Sa mission consiste à recueillir les récits de vie de parents venus d’ailleurs pour les transformer en véritables livres-souvenirs. En collaboration avec des dessinateurs, elle contribue à créer des ouvrages joliment illustrés, permettant aux plus jeunes de découvrir et de s’approprier l’histoire de leur famille.
L’initiative, portée par la directrice des lieux, Élisabeth Michel, s’inspire des travaux de la psychanalyste Marie Rose Moro, à l’origine du développement de la consultation de psychiatrie transculturelle de l’hôpital Avicenne de Bobigny, en Seine-Saint-Denis - un espace de soins unique, conçu pour aider les parents à relire et apaiser leur histoire de migration, afin que leurs enfants puissent grandir plus sereinement.
À Grenoble, Élisabeth Michel en adapte l’esprit en proposant un espace d’écoute où les parents peuvent revenir sur leur parcours d’exil et le mettre en mots pour le transmettre à leurs enfants.
« Les livres que nous leur proposons de concevoir avec eux, souligne-t-elle, aident les parents à mettre à distance leur déracinement tout en laissant une trace à leurs enfants. À travers ce projet, nous plaçons la transmission au cœur de notre accompagnement. »
La foi en la vie
« Je n’avais encore jamais écrit de récits de vie », précise de son côté Béatrice Ménétrier.
« C'est une aventure exceptionnelle. Chaque histoire que je recueille est un combat, mais aussi un hymne à la vie. Mon rôle est de trouver les mots et le ton justes, en respectant leur intimité, pour ne pas les blesser. Nous ajustons le texte ensemble, au fur et à mesure des séances. »
Les migrants avec lesquels l'écrivain travaille ont souvent affronté l'exil dans des conditions difficiles. Pour eux, raconter, c'est déjà se reconstruire.
Cette initiative fait partie intégrante de l'esprit des Maisons des familles : permettre aux parents, après avoir posé des mots sur ce qu'ils ont vécu, de redevenir acteurs de leurs vies. Et de transmettre à leurs enfants la force de croire en l'avenir.
Les mots pour le dire
Safa, une des premières bénéficiaires du projet, raconte : « L’idée du livre m’a tout de suite plu. J'ai voulu dire pourquoi j’ai quitté la Tunisie, seule avec mes deux filles, avant que mon mari ne nous rejoigne. J’ai failli tout abandonner plus d’une fois. »
La jeune femme poursuit. « Je ne supportais plus cette vie où l'on a peur de tout, à cause des traditions et du qu’en dira-t-on, et où il y a toujours un homme plus âgé, un oncle ou un beau-père, qui vous dicte ce que vous devez faire. J’allais de plus en plus mal. En France, j'ai découvert une autre liberté, même si tout n'est pas simple. »
Écho similaire chez Wahiba, dont le livre est en cours de préparation. « Le travail avec Béatrice m'a transformée, souligne-t-elle avec émotion. Pleine de tristesse, je gardais à l'intérieur de moi la souffrance d’avoir eu un bébé mort-né à la naissance. À chaque rencontre, je vide mon sac. J'ai retrouvé de la liberté et beaucoup de force. »
Tourner une page
C'est au tour de Léonard de s'exprimer. Originaire de la République du Congo, il a décidé, quant à lui, d'écrire pour son fils de 9 ans, né en France.
« La proposition d’Elisabeth est arrivée à point nommé, souligne-t-il. Je voulais que mon enfant ait ma version de l’histoire, qu’il sache que, malgré la situation actuelle, il est né de l’amour. Grâce à ce travail, j'ai pu tourner une page. »
Un message d'espérance
Emanuela, venue d'Albanie, n'a pas encore commencé son livre, mais elle sait déjà ce qu'elle souhaite transmettre : « J’ai un fils de 16 ans que j'élève seule ici. Je veux raconter comment je me suis relevée après la mort de mon mari, et pourquoi j'ai choisi de commencer une nouvelle vie en France. Ce n’est pas facile d’élever un enfant dans un pays étranger, mais c'est possible quand on y croit. »
À travers ces livres de vie, des ponts se tissent entre les générations : la parole relie, apaise et transmet. Avec elle, l'espérance voyage.
BÉATRICE MÉNÉTRIER ET ÉLISABETH MICHEL
- Béatrice Ménétrier, écrivain et éditorialiste, accompagne depuis plusieurs années des projets autour de la mémoire et de la parole. À la Maison des familles de Grenoble, elle met sa plume au service des parents en exil, les aidant à raconter leur histoire avec justesse et bienveillance.
Elisabeth Michel, directrice de la Maison des familles de Grenoble, œuvre au quotidien pour soutenir les parcours d'intégration des parents. Elle place la valorisation de leur parole au cœur de son action.
Le projet a été notamment financé par la fondation Jeannine et Maurice Mérigot.
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