Docteur Xavier Pommereau : "Lâchez-moi, mais ne m'abandonnez pas", nous disent les ados

Docteur Xavier Pommereau : "Lâchez-moi, mais ne m'abandonnez pas", nous disent les ados

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Psychiatre et chef du pôle aquitain de l’adolescent au CHU de Bordeaux, le docteur Xavier Pommereau vient de publier "Le goût du risque à l’adolescence". Une mine pour les parents dont l’enfant s’engage sur des chemins de traverse…

Ce goût du risque dont vous parlez, n’est-il pas le propre de l’adolescence depuis toujours ?

C’est vrai, mais certains facteurs changent aujourd’hui la donne, comme la révolution numérique qui permet à l’ado de diffuser d’une manière sans précédent les risques qu’il prend, ou le désir de surprotection de la part des parents. Ceux-ci, au-delà de l’attention aimante qu’ils accordent à leurs enfants majoritairement désirés et peu nombreux, ont parfois tendance à les étouffer, à les empêcher de faire des expériences. Or, sans expériences, un adolescent ne peut s’ouvrir au monde. Il ne s’agit pas de le laisser prendre tous les risques, mais de lui donner un espace d’évolution.

Dans le fond, qu’est-ce qu’un ado ?

C’est quelqu’un en révolution intérieure du fait de la puberté. Il découvre de nouvelles potentialités, de nouveaux désirs et de nouvelles frustrations. Du coup, il a besoin de trouver ses propres marques et de prendre ses distances par rapport à ses parents. Un ado "standard" rue un peu dans les brancards. Mais ses prises de risque sont des pas de côté qui, loin de perdre de vue la ligne parentale, s’en écartent de façon réversible, modérée et ne l’exposent pas à tous les dangers. S’il passe de l’écart de conduite au grand écart, et malheureusement du grand écart à la déchirure, il entre alors dans les 12% d’ados qui sont en réelle difficulté.

Les parents se sentent bien souvent dépassés et épuisés…

Ce n’est pas facile pour eux d’être aimants et en même temps d’offrir un cadre rassurant. Car la communauté des adultes a perdu de la solidarité passée. Quand j’étais enfant et qu’avec mes copains je cognais dans les poubelles, un voisin ouvrait ses volets et nous interpelait. Aujourd’hui, chacun est renvoyé à sa propre responsabilité et les parents sont très seuls pour assumer les tâches d’encadrement.

Comment bien situer le curseur entre laisser-faire et contrôle excessif ?

En exprimant à notre enfant ce qui nous inquiète dans son comportement, sans l’agresser. Si peut-être il n’en tire rien sur le moment, il entendra notre parole comme la marque de la limite parentale. Si, par exemple, on lui dit: « Je suis inquiet pour toi, vu ta consommation de drogue, et je me demande les raisons qui t’animent… », on ouvre le dialogue et on lui montre combien on souffre de les voir souffrir.
Il faut savoir que la plupart des ados cherchent, non pas à faire du mal à leurs parents, mais à se soustraire à des tensions intérieures intolérables. Ils le font de manière très inappropriée, mais on ne peut les en accuser, d’autant plus que se sentir jugé et étiqueté leur est particulièrement insupportable.
Il faut aussi comprendre que leurs façons de se soustraire à ces tensions sont, par leur caractère explosif, à la mesure de leur besoin de reconnaissance. Et que les traces qu’ils laissent sur leur passage appellent, inconsciemment, une parole des parents. L’ado cherche à se faire reconnaître dans sa souffrance. Mais reconnaître, ce n’est pas juger.

Vous expliquez que ceux qui vont le plus mal sont ceux qui ont des difficultés identitaires…

Ce mot est beaucoup utilisé à tort et à travers aujourd’hui. Au sens psy, l’identité d’une personne est ce qui lui permet de faire UN avec elle-même et de se sentir singulière, différente de ceux qui l’ont conçue et de ceux qui l’entourent. C’est cela qui fonde le sentiment d’identité. À l’adolescence, la métamorphose pubertaire attaque ce sentiment. L’ado se cherche donc à travers trois axes : d’où il vient, où il a l’impression d’être aujourd’hui et ce qu’il attend du futur. Plus il a des difficultés à répondre à ces trois axes, plus il entre en "vibration identitaire". Il souffre, il a besoin de s’affirmer et de se faire reconnaître en tant que lui-même. Du coup, il s’expose de façon préoccupante en espérant secrètement cette reconnaissance et cette parole.

Que diriez-vous en premier aux parents ?

De s’attendre, au moment de l’adolescence de leur enfant, à ce que leurs valeurs, leur représentation du monde soient bousculées par l’ado, ce qui ne veut pas dire qu’il bouscule leur amour ! Ce n’est pas une contestation de ce qu’ils sont mais une contestation qui cherche ses marques, qui manifeste un besoin de prendre de la distance, de quitter toute situation de promiscuité avec ses parents. Au bout de quatre-cinq ans, ceux-ci retrouveront des relations apaisées avec lui.

Comment accueillir ces coups de boutoir des ados ?

En acceptant de les lâcher sans les abandonner. Ne perdons pas de vue que le slogan adolescent, c’est : « Lâchez-moi, arrêtez d’être sur mon dos, mais ne m’abandonnez pas ! » Et de porter un regard positif sur eux : le fait même d’être en ébullition intérieure, de se braquer, de s’opposer, de se chercher, signifie un fort potentiel ! Arrêtons de leur imposer leurs insuffisances, mais au contraire, soulignons leurs compétences et appuyons-nous sur elles pour les aider à avancer et à s’ouvrir au monde.

Pourquoi êtes-vous si engagé auprès d’eux ?

Une jeune m’a dit récemment une parole qui m’a fait vraiment plaisir : « On dirait vraiment, Monsieur Pommereau, que vous aimez l’adolescence. » Eh bien oui ! Mon adolescence a été un moment d’opposition à mes parents, mais je n’ai pas été bridé dans mon élan et en cela je leur suis très reconnaissant. C’est ce que j’essaie de restituer aujourd’hui dans le travail avec les ados.
Propos recueillis par Amicie Rabourdin

À lire : Le Goût du risque à l'adolescence, Xavier Pommereau, éd. Albin Michel

Bio Express

1969 Aux vacances de Pâques, j’ai 16 ans, je découvre Londres et la vie…

1973 J’entre en médecine et je dis à mes parents que mon vrai désir, c’est d’être guitariste de rock. Il a suffi qu’ils disent : « C’est très bien de faire du rock, mais fais médecine quand même… »

Début des années 80 Je découvre l’univers de la psychiatrie, à l’époque très asilaire.

1992 J’ouvre la première unité d’hospitalisation pour jeunes suicidaires, le centre ABADIE à Bordeaux.

 

 

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