Boris Cyrulnik
Société
29 juillet 2019

Rebondir dans les épreuves

La résilience permet de traverser le malheur pour donner sens à sa vie. Un chemin qui prend du temps, mais reste ouvert à la plupart des individus. Enquête Agnès Perrot.

Abandonné par sa mère et battu à mort par son père, Tim Guénard devient à 5 ans un enfant de l'Assistance publique. Constamment rejeté et humilié, il apprendra, pour survivre, la violence et la haine. Aujourd’hui marié, père et grand-père, il accueille avec son épouse des jeunes en difficulté dans leur maison des Hautes-Pyrénées.

Jeune mère de famille, Meena Goll a vécu l’inimaginable : la perte brutale et dramatique de ses enfants suite au geste fatal de leur père, qui met fin à sa vie et à la leur. Thérapeute, elle anime aujourd’hui des formations, séminaires et conférences dans tout la France. Comme d’autres hommes et femmes qui ont réussi à traverser les épreuves de la vie, Tim Guénard et Meena Goll sont des résilients. 

Vivre malgré tout

Surmonter une période particulièrement difficile de la vie et se reconstruire, c’est cela, la résilience. Environ une personne sur deux subit un traumatisme au cours de son existence, qu’il s’agisse d’un inceste, d’un viol ou d’une violence subie, de la perte d’un être cher, d’une séparation, d’une maladie grave, d’une guerre... "La définition de la résilience, souligne Boris Cyrulnik, c’est la reprise d’un nouveau développement après une agonie psychique traumatique. Un grand malheur m’est arrivé. Je suis anéanti. Mais je décide de me battre et de me remettre à vivre." Et ceci, à tout âge.

À l’origine, la résilience désigne en physique la résistance d'un matériau au choc. En psychologie, c’est la capacité à vivre et à avancer en dépit de l’adversité.

Dans les années 1950, des psychologues américains commencent à s’y intéresser, sous l’influence de John Bowlby et Emmy Werner, deux psychiatres spécialisés dans le domaine de la petite enfance qui étudient la façon dont des enfants se reconstruisent après des premières années difficiles.

La résilience en France

En France, c’est le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, lui-même survivant de la Shoah, qui popularise le concept dans les années 1990, observant des enfants roumains laissés à eux-mêmes dans les orphelinats mouroirs de l’ère Ceausescu, puis revenus à la vie au contact de familles d’accueil sécurisantes. L'idée s’impose peu à peu en psychologie, les enfants traumatisés ayant été longtemps pensés comme perdus à jamais dans la France de l’après-guerre.

Aujourd’hui, de nombreux auteurs et praticiens contribuent encore à interroger les apports et les limites de la résilience. La plupart tendent à considérer que tous les individus sont dotés d’un potentiel leur permettant de traverser le malheur, qui pourra émerger différemment selon les personnes.

Les étapes de la résilience

La résilience comporte des étapes. C’est un processus (et pas une capacité) évolutif, qui peut s’arrêter et repartir, une dynamique de projet, de construction. "Ce qui fait un des intérêts majeurs du concept, souligne Maria Anaut, psychologue clinicienne professeur à l’Université Lumière-Lyon 2, c’est qu’il apporte de l’espoir. Cette approche positive, qui ne dispense pas pour autant des épreuves, change la donne. Et elle permet au thérapeute de faire aussi attention à ce qui va bien chez son patient. Bref, de changer son regard et la manière dont il travaille."

Une conviction partagée par Ariane Calvo, psychologue clinicienne et psychothérapeute, spécialisée en psychotraumatisme, résilience et transitions de vie, qui parle, elle, plus volontiers "d’élan vital". "Une notion très proche de la résilience, explique-t-elle. Selon elle, cette capacité de survie peut se travailler tout au long de la vie. "Même si la personne traumatisée ne redevient pas celle qu’elle était avant et que le choc subi laisse des traces."

Des facteurs déterminants

Pour autant, faire résilience n’est pas si facile et nombre de pseudo résilients cachent leur souffrance derrière un comportement hyper adapté. "Le processus de résilience naturel et spontané n’est pas si fréquent, souligne encore Marie Anaut. Tous les individus ne sont pas dotés du même potentiel."

Selon Boris Cyrulnik, il existerait en effet trois principaux facteurs qui pourraient aider à faire résilience : le tempérament de l’enfant, le milieu affectif dans lequel il baigne au cours des premières années et un environnement soutenant ou non.

Autre facteur déterminant, les fameux tuteurs de résilience et leur attitude à la fois empathique et recadrante, ces personnes clés - amis, famille d’accueil, éducateurs, professeurs ou adultes compréhensifs, thérapeutes ou communautés - auxquelles s’identifier.

L'élan vital

Pour Ariane Calvo, l’élément principal pour faire face aux grands drames de la vie, c’est bien cet élan vital qui signifie "j’ai le droit de vivre ". Marquée, au cours de sa carrière, par la manière dont des bébés ou des personnes âgées faisaient le choix de vivre ou de mourir, elle décide de faire de cette pulsion de vie le thème d’une recherche.

"J’ai connu moi-même un  démarrage de vie délicat, explique-t-elle. La bonne nouvelle, c’est ce que nous ne dépendons de rien ni de personne pour nous relier à notre élan de vie. Il se fixe avant l’âge de 18 mois. Nous le possédons tous au fond de nous. Je travaille chaque jour avec mes patients pour les aider à le retrouver, à devenir eux-mêmes élans et à renaître à la vie. L’essentiel est d’avancer, porté par la question du sens de ce qui nous arrive."

À LIRE :

DEUX QUESTIONS A MARIE ANAUT 
Professeur de psychologie à l’Université Lumière-Lyon 2, psychologue clinicienne

Comment accompagner un jeune ayant subi un traumatisme ?
Une des difficultés majeures, c’est l’isolement. On n’est pas résilient tout seul. Être patient, respecter la temporalité de l’adolescent, lui proposer des aides extérieures s’il préfère s’adresser à des spécialistes en dehors de la famille plutôt que les parents. Bref, accompagner de manière assez souple.

Quelles thérapies préconisez-vous ?
Toutes les thérapies peuvent fonctionner, mais je conseillerais volontiers les thérapies par l’animal ou à médiation créative (équithérapie, jeu, dessin, théâtre, etc.), qui permettent de pouvoir s’exprimer sans aborder directement le trauma. Faire une thérapie classique suppose de verbaliser, ce qui n’est pas toujours évident.