Placée par l'Aide sociale à l'enfance, Isabelle Vieuille, 33 ans, se confie sur son parcours

Placée par l'Aide sociale à l'enfance, Isabelle Vieuille, 33 ans, se confie sur son parcours

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A 33 ans, Isabelle Vieuille vit le bonheur parfait en famille. "Placée" à l'âge de 10 ans par l'Aide sociale à l'enfance à Apprentis d'Auteuil, la jeune femme se confie sur son parcours, notamment sur l'arrêt brutal de sa prise en charge à l'âge adulte contre lequel Apprentis d'Auteuil milite aujourd'hui.


"J’ai 10 ans. Je suis dans le bureau du juge pour enfants. Il m’annonce que je vais être placée à Apprentis d’Auteuil. Je ne réalise pas trop ce que cela veut dire, mais je comprends que je ne serai plus chez moi. Je dois quitter l’école, mes copines, ma grande-sœur et mon grand-frère. Seules ma petite-sœur Christelle et moi sommes placées. Je pleure mais, en même temps, j’apprends que je vais partir en vacances, une première pour moi ! D’abord en juillet à Santec, dans le Finistère, puis au mois d’août à Servoz, en Haute-Savoie, dans deux colonies de vacances de la fondation."
Ce jour de juin 1993, Isabelle Vieuille, aujourd’hui âgée de 33 ans, s’en souvient comme si c’était hier. "On ne se rendait compte de rien à l’époque. Mes parents ne s’entendaient pas… Plus tard, lors du transfert entre les deux colonies, papa est venu nous voir, ma petite sœur et moi, pour nous dire : "Maman est partie !"
Dans la voix d’Isabelle, aucun trémolo : "Je n’ai jamais voulu que les gens s’apitoient sur mon sort, mais qu’on m’apprécie pour ce que je suis. Et que si l’on m’aide, que ce ne soit pas en raison de mon passé." De cet entre-deux vies, dans le flou de ses souvenirs, la jeune femme se rappelle aussi des confitures apportées par les enfants des établissements de la fondation à La Martinique et à La Réunion : "Ces colonies de vacances, c’était vraiment chouette… Je n’imaginais pas qu’une nouvelle vie, bénéfique pour moi, commençait." 

Une enfance de hauts et de bas

 

Après les vacances à la mer et à la montagne, l’heure de la rentrée sonne pour Isabelle. Elle est accueillie à la maison d’enfants et à l’école Saint-Esprit d’Orly, en classe de CM2. "Dans ma petite tête, je me dis : "C’est maintenant où tout se joue, où je dois décider de ce que je veux faire de ma vie." C’est la fête, puisque j’ai des super notes."
Isabelle passe sans difficulté en 6ème au collège Jean XXIII, un autre établissement d’Apprentis d’Auteuil à Orly. Mais l’accueil en collectivité lui pèse. "J’en avais marre d’être 24h/24 avec les mêmes personnes. J’avais besoin d’un cocon." Isabelle demande à son assistante sociale d’aller en famille d’accueil. L’expérience est vécue durant deux ans avec des hauts et des bas. "Je ne me retrouvais pas dans cette famille. Alors en mode pré-adolescente, je n’avais pas envie que l’on me dise de m’habiller de telle façon, d’être à la maison à telle heure." Ses résultats scolaires en pâtissent. Isabelle doit redoubler d’efforts pour passer de classe en classe. Finalement, la jeune fille réintègre la maison d’enfants et passe en 3ème à Jean XXIII. "J’ai appris à vivre avec mon passé, à l’apprivoiser, et surtout à avancer. Je suis d’une nature à plier sans jamais rompre."
Âgée de 15 ans, Isabelle perd son grand-frère, de qui elle est très proche. Un choc immense. "Pour la première fois de ma vie, j’étais confrontée à la mort, qui plus est, violente, puisqu’il se l’est donnée." Elle entre en 2nde générale au lycée Saint-André à Choisy-le-Roi, malgré elle : "Comme toutes les filles de mon âge que je connaissais, je voulais préparer un BEP sanitaire et social. Mais au vu de mes bons résultats, l’équipe pédagogique a insisté pour que je poursuive mes études au lycée. J’étais furieuse. Je me suis accrochée et j’ai eu mon bac littéraire."

Gagner en autonomie

À Jean XXIII, Isabelle rejoint une unité pour les jeunes en voie d’autonomie. Avec quelques jeunes filles, elle apprend à cuisiner, à entretenir une maison, accompagnée par des éducateurs. Quelques mois après, elle intègre L’Annonciation à Clamart, un autre établissement d’Apprentis d’Auteuil, avec un nouveau défi : "Le week-end, je devais faire les courses avec un petit budget." Elle s’inscrit à la faculté d’espagnol à l’université Paris III. "J’adorais cette langue, mais c’était difficile pour moi, car en faculté, on est livré à soi-même et je ne me sentais pas au niveau."
Après cinq mois, Isabelle abandonne et se lance dans la préparation d’un BTS assistant de direction en alternance. Nouveau coup dur pour l’étudiante, le jour de ses 21 ans arrive, et avec, la fin de son contrat jeune majeur (1). "Le jour de mon anniversaire, l’Aide sociale à l’enfance m’a demandé de libérer le studio que j’occupais. C’est cruel ! Les parents ne virent pas leur enfant du jour au lendemain, parce qu’il a 18 ou 21 ans ! Mais je comprends aussi que pour les services sociaux, il faut un arbitrage…"

Croire en sa chance

Hébergée chez sa sœur aînée, Isabelle obtient le BTS en 2004 et un premier emploi de secrétaire dans une agence de dépannage de chauffage. "C’était la première fois de ma vie que je gagnais un salaire complet." Quatre ans après, Isabelle estime avoir fait le tour du poste. Grâce à une recherche active, elle est recrutée par une entreprise de matériel médical pour personnes à mobilité réduite. La même année, Isabelle traverse des moments difficiles lors du décès de son père. "J’ai eu beaucoup de mal à remonter la pente. Et besoin de changer d’environnement professionnel. J’ai pris le risque d’accepter un contrat à durée déterminée à l’OPCA (2) Ile-de-France." Isabelle donnant entière satisfaction, son contrat est renouvelé, mais un problème de dos l’arrête plusieurs mois. Elle doit être opérée. "Même si mon dos me faisait encore souffrir, j’ai pris sur moi et honoré mon engagement auprès de l’OPCA."
Isabelle s’accorde un mois de répit en Bretagne où elle retrouve sa petite sœur qui vient de donner naissance à un garçon. "De retour à Paris, j’ai appelé mon agence d’intérim et décroché un entretien avec la directrice d’Interel. Dès le lendemain, elle m’a rappelée pour me dire : "C’est bon !"
En septembre 2010, Isabelle devient ainsi assistante de direction dans un cabinet international de conseil, spécialisé dans les affaires publiques et le lobbying à Paris. "J’ignorais tout de ce monde, mais je connaissais bien mon job : accueil des clients, logistique, administration, comptabilité, ressources humaines… Au début, je complexais de ne pas avoir le bagage des autres membres du personnel, de ne pas être bilingue notamment."
Parallèlement, en février 2012, la jeune femme rencontre Benjamin, l’homme de sa vie. Uriel, leur petit garçon, est aujourd’hui âgé de 3 ans. Le concernant, Isabelle affirme : "Il est hors de question qu’il ne puisse pas faire les études qu’il souhaite ! Aux jeunes d’Apprentis d’Auteuil, je voudrais dire que l’on ne fait pas toujours ce que l’on veut, comme on veut dans la vie. Mais il faut toujours prendre les choses du bon côté et croire en sa chance."




(1)    Contrat jeune majeur : il est destiné aux jeunes de 18 à 21 ans en situation précaire, dont le manque de ressources ou de soutien familial entrave l’insertion. D’une obtention incertaine, il dépend des départements et se renouvelle (ou pas) tous les six mois.
(2)    Organisme paritaire collecteur agréé, en charge de collecter les obligations financières des entreprises en matière de formation professionnelle.

La fondation Apprentis d’Auteuil agit depuis 150 ans pour former et éduquer la jeunesse en difficulté. Avec plus de 80 formations, nous aidons les jeunes en difficulté à s’insérer dans la société tout en accompagnant les familles dans leur rôle éducatif. Nous agissons au plus près des familles avec des structures d’accueil pour enfants ou adolescents en difficultés confiés par les parents ou l’aide sociale à l’enfance. Nous proposons des accompagnements avec ou sans internat. 5 000 collaborateurs aident chaque jour à la prise en charge des jeunes en difficultés et à lutter contre l’échec scolaire. Ils contribuent à leur construire un projet de vie avec un parcours personnalisé. Ce soutien aux jeunes en difficulté et aux enfants déscolarisés permet de découvrir le potentiel et le talent de chacun d’entre eux. Pour soutenir notre association d’aide à l’enfance – n’hésitez pas à faire un don à notre fondation. Apprentis d’auteuil – fondation protection de l’enfance.