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Gilbert Vahé, le jardinier du renouveau de Giverny
Gilbert Vahé est l’artisan du renouveau du jardin de Giverny. Aux manettes depuis trente-cinq ans, actuellement en préretraite et travaillant à mi-temps, ce passionné revient sur des années palpitantes et sur son parcours à Saint-Philippe (Meudon, 92).
Le jardin de Claude Monet nécessite un soin constant.
C’est à proprement parler, un jardin extraordinaire. Une profusion de couleurs, de variétés, d’essences. Un régal pour les yeux. Le jardin de Claude Monet à Giverny, attire chaque année environ 530 000 visiteurs venus du monde entier. Les Américains, fans et mécènes de la première heure, en sont fous. Les Japonais aussi. Dès le printemps, l’endroit est bondé et il ne désemplit pas jusqu’à l’automne. Difficile d’imaginer qu’il y a une quarantaine d’années, cet endroit n’était que l’ombre de lui-même. Une maison à l’abandon, rongée par l’humidité, un jardin en jachère, où la nature avait repris ses droits. L’artisan du renouveau ? Gilbert Vahé, jardinier en chef de Giverny depuis 1976. Et ancien des établissements Saint-Philippe de Meudon…
« En 1976, j’avais rendez-vous à Versailles où j’avais déjà travaillé, raconte Gilbert Vahé. Mais le poste que je briguais avait été pourvu. Un autre rendez-vous avait été arrangé pour moi avec Gérald Van der Kemp, ancien conservateur du château. Je le connaissais déjà et je n’étais pas très chaud pour le rencontrer. Son côté dandy… J’y suis allé par politesse, en me disant : Je dirai non ! Il m’a reçu en peignoir… Finalement, nous sommes restés des heures à discuter. Il m’a proposé de travailler sur ce projet fou : il avait été nommé par l’académie des Beaux-Arts pour sauver Giverny.
La renaissance de Giverny
Après un temps de réflexion, l’affaire est entendue. C’est à un travail titanesque que s’attellent les deux hommes. « En 1966, Michel Monet, le fils de Claude, avait légué à l’académie des Beaux-Arts la propriété complète avec les meubles et les estampes japonaises, explique Gilbert Vahé. Les tableaux étaient à Marmottan. Les lieux avaient été un peu entretenus, puis laissés à eux-mêmes. À l’époque, Monet ne passionnait pas les Français. Moi-même, je confondais Manet et Monet… Tout était à faire. En même temps, cela faisait seulement cinquante ans que Monet était mort, c’était presque un contemporain. »
En 1979, une rétrospective Monet est organisée au Metropolitan Museum de New York. L’engouement est immense. Des mécènes venus des États-Unis se passionnent pour le projet, comme ils l’avaient fait pour Versailles. La seconde épouse de Gérald Van der Kemp, Florence, sait fédérer les énergies autour d’elle et fait merveille dans la levée de fonds. Gilbert Vahé est épaulé par Gérald Van der Kemp pour les recherches historiques. Tout matériau est bon à prendre et à étudier pour reconstituer le Clos normand et le Jardin d’eau tels que les a voulus le maître : un espace où la transition entre jardin et nature se fait subtile, où la main du jardinier se fait légère.
Autochromes, peintures, témoignages d’amis et de membres de la famille, courriers entre Monet et les pépiniéristes, voyages dans les lieux que Monet aimait… Tous livrent de précieuses informations sur les intentions du peintre, féru de botanique. Gilbert Vahé rencontre ainsi Aragon, qui fréquentait régulièrement Giverny, André Devillers, assistant de Georges Truffaut, le pépiniériste chez qui Monet commandait ses plantes, Jean-Marie Toulgouat, parent du peintre du côté Hoschedé, architecte et conseil pour la restauration de la propriété, Philippe Piguet, arrière-petit-fils d’Alice Monet, seconde épouse de Claude…
Giverny ouvre finalement ses portes après quatre ans de restauration, le 1er juin 1980. La fondation Claude Monet est également créée. « Au début, personne n’y croyait !, se rappelle Gilbert Vahé. Nous tablions sur 7 500 visiteurs par an, on en a eu dix fois plus la première année. Nous n’avions même pas de caisse enregistreuse pour les tickets d’entrée ! »
Ligne de conduite
Aujourd’hui, c’est sa retraite que Gilbert Vahé prépare, après trente-cinq ans de bons et loyaux services à Giverny. Il y travaille toujours à mi-temps et reconnaît son addiction à son travail : « Pendant tout ce temps, j’ai pris d’affilée trois à quatre jours de vacances à chaque fois, pas plus ! C’était dur pour ma famille. Ce mi-temps m’offre une transition. L’horticulture, ce n’était pas mon idée première, pourtant. C’était l’électronique qui me plaisait. Mais je n’étais pas très bon en maths, alors, j’ai laissé tomber. » C’est en 1963 que Gilbert Vahé entre à la Maison Saint-Philippe, à Meudon, il a 15 ans. « Ç’a été quelque chose de formidable. Je n’avais pas une vie très agréable avant… Le milieu familial, ce n’était pas ça. Je n’avais pas d’éducation. J’aurais pu basculer, mais ce n’était pas dans mon tempérament. À Saint-Philippe, j’ai trouvé un toit, la nourriture et un guide. C’est une partie triste de ma vie, mais je pense qu’il y a toujours un bien pour un mal. Dès le plus jeune âge, je savais que ma vie à moi, ce n’était pas celle que je subissais. Qu’il fallait faire les bons choix et travailler. Les gamins ne connaissent pas la vie, mais ils ont une intuition. Ils subissent, car ils ne peuvent faire autrement. » L’adolescent se plie plie
Plan local pour l'insertion et l'emploi
à la discipline toute nouvelle pour lui. À l’époque, pour avoir une permission de sortie, il faut avoir 12 de moyenne. Les corvées domestiques sont réparties entre les jeunes. « Cela faisait partie de la pédagogie. C’est un bien quand on vit en collectivité, on ne doit pas se faire assister. Cela motive. On dormait en grand dortoir, cela a son charme ! »
Médiocre en maths, il s’oriente, guidé par des proches, vers l’horticulture. C’est un choix qui lui convient : « J’ai découvert ce domaine à Saint-Philippe, ça m’a plu, c’était varié : la production, le maraîchage, les fruitiers… On était libres dans notre travail. »
Bon élève et très apprécié de ses professeurs et du directeur, le père Chenu, Gilbert Vahé obtient son CAP en trois ans au lieu de quatre, puis à sa sortie en 1966, part travailler auprès de Marcel Lecoufle, spécialiste des orchidées, « un botaniste formidable ». Tenté un moment par ce secteur, il poursuit néanmoins ses études à l’École nationale supérieure d’horticulture de Versailles, « la porte ouverte à la connaissance, avec des profs hyper-géniaux ». Les années défilent : il travaille en Hollande, fait son service militaire, prend un poste à la Ville de Créteil, puis chez un fleuriste… jusqu’à la rencontre avec Gérald Van der Kemp, qui avait repéré ce jardinier surdoué, et à l’arrivée à Giverny, qui n’est en 1976 qu’un village de campagne… « À Saint-Philippe, j’ai appris énormément, cela m’a donné une ligne de conduite, conclut Gilbert Vahé. Un jour, nous avions été sollicités par un prof pour bâtir une maison. Je pensais que c’était impossible, et nous l’avons fait ! Cette expérience, j’ai pu la renouveler ensuite, avec d’autres. J’ai appris la confiance. »




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